Depuis les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre dévastatrice qui s’en est suivie à Gaza, beaucoup d’observateurs prédisaient une rupture généralisée des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes signataires des accords d’Abraham. La réalité est tout autre : aucun État arabe n’a rompu ces accords. L’Arabie Saoudite elle-même, qui avait suspendu son adhésion sous la pression de son opinion publique, travaille activement à réunir les conditions de son intégration. Pour comprendre cette résilience diplomatique, il faut saisir un mécanisme fondamental que tout souverainiste devrait avoir en tête : les États n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts froids.

Pourquoi les accords d’Abraham ont-ils survécu au conflit de Gaza ?

Les pays arabes signataires maintiennent leurs relations avec Israël pour cinq raisons principales, qui relèvent toutes du calcul stratégique et non de l’émotion :

  1. L’Iran reste la menace existentielle prioritaire pour l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie, bien avant la question palestinienne
  2. Les opinions publiques arabes sont beaucoup moins dupes que l’extrême gauche occidentale : elles savent que le Hamas a délibérément provoqué les représailles israéliennes pour diaboliser l’État hébreu
  3. Le Maroc a obtenu la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara occidental en échange de son entrée dans les accords, un objectif national prioritaire auquel il ne renoncera pas
  4. Une résolution aux Nations unies a délégitimé le Hamas diplomatiquement, isolant l’organisation des solutions politiques envisagées pour l’après-guerre
  5. Les États agissent par intérêt froid, comme le rappelait de Gaulle : l’émotion pro-palestinienne pèse moins que la raison d’État

L’Iran, ennemi commun plus menaçant que la cause palestinienne

L’analyse de Alexandre Del Valle, auteur de l’ouvrage La grande bascule géopolitique : le nouvel ordre post-occidental, est sans ambiguïté : pour les monarchies du Golfe, la menace iranienne est existentielle. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et la Jordanie considèrent Téhéran comme un rival stratégique direct, bien plus dangereux qu’Israël avec lequel elles partagent désormais cet adversaire commun. Cette convergence d’intérêts sécuritaires explique pourquoi aucun de ces pays n’a sérieusement envisagé de quitter les accords d’Abraham.

Le paradoxe est saisissant : en discours, tous les pays arabes affichent une solidarité avec la Palestine. Dans les faits, comme le note Del Valle, « aucun volontaire n’est venu se battre au sein de milices en Palestine contre les sionistes », alors que des milliers de Maghrébins s’étaient engagés dans le djihadisme international en Syrie. Le drapeau palestinien est partout dans les rues de Tunis, mais personne ne part se battre pour Gaza. « Ça résume le problème du monde arabe vis-à-vis d’Israël. Tout le monde en parle, tout le monde y vibre, mais ce n’est pas une cause qui est véritablement prise au sérieux par les acteurs qui en parlent. »

Le Maroc ou la diplomatie transactionnelle à l’œuvre

L’exemple marocain illustre parfaitement cette primauté de l’intérêt national. Le royaume chérifien est entré dans les accords d’Abraham à l’époque de l’administration Trump, dans le cadre d’un deal explicite : la normalisation avec Israël contre la reconnaissance américaine et émiratie de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Or, la question du Sahara constitue l’un des objectifs prioritaires, si ce n’est l’objectif numéro un de la diplomatie marocaine.

« Le Maroc ne renoncera pas à son objectif numéro un juste pour faire plaisir à l’émotion pro-palestinienne, antisioniste, anti-israélienne. »

Un État a besoin de reconnaissance internationale pour exister pleinement. Sans cette reconnaissance, un territoire ne peut pas faire partie de traités internationaux. Le Maroc a obtenu gain de cause sur ce dossier vital. Il ne sacrifiera pas cette victoire sur l’autel d’une cause palestinienne qui, pour symbolique qu’elle soit dans l’opinion maghrébine, ne constitue pas une priorité stratégique.

Le Hamas, victoire d’image mais défaite diplomatique

Il serait naïf de nier que le Hamas a remporté une bataille, celle de la communication. L’organisation islamiste a relancé la cause palestinienne dans le débat mondial, poussant des gouvernements occidentaux comme ceux de Macron ou de Sanchez à évoquer la reconnaissance d’un État palestinien. Mais cette victoire médiatique masque une déroute diplomatique complète dans le monde arabe.

« Chose incroyable, 22 pays membres de la Ligue arabe se sont désolidarisés totalement du Hamas. Ils ont accepté l’idée que le Hamas ne faisait plus partie d’aucune solution, qu’il ne devait pas être inclus dans l’équation de l’après-guerre. »

Cette déclaration, négociée à New York sous l’égide du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et d’Emmanuel Macron, a constitué un tournant. Elle contredit frontalement le narratif selon lequel la guerre de Gaza aurait poussé les pays arabes dans les bras du Hamas. Au contraire, ces États ont choisi d’isoler l’organisation islamiste pour préserver leurs intérêts stratégiques et leurs relations avec l’Occident comme avec Israël.

L’Arabie Saoudite, une adhésion retardée mais pas annulée

Le cas saoudien est le plus révélateur. Avant le 7 octobre, le royaume était sur le point de rejoindre les accords d’Abraham. Les représailles israéliennes à Gaza ont créé un contexte rendant cette adhésion politiquement intenable à court terme, face à une opinion publique arabe chauffée à blanc. Mais Ryad n’a pas annulé le processus, seulement retardé son calendrier.

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite travaille activement à créer les conditions permettant de finaliser son entrée dans les accords. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche y est pour beaucoup : les relations entre Riyad et l’administration Biden étaient exécrables, tandis que les liens avec Trump sont « extrêmement solides pour toute une série de raisons idéologiques, mais surtout business, géoéconomiques et géopolitiques ».

Le rôle joué par Emmanuel Macron dans cette séquence est à la fois subtil et ambigu. En se posant en champion de la reconnaissance d’un État palestinien, le président français fournit en réalité à l’Arabie Saoudite la justification politique dont elle a besoin vis-à-vis de sa population. Un État palestinien théorique, sans souveraineté effective, sans territoire unifié et sans contrôle de son ciel ou de ses mers, est reconnu symboliquement, ce qui permet à Riyad de dire à son opinion : « Nous avons obtenu quelque chose pour les Palestiniens, nous pouvons maintenant avancer. »

Ce qu’il faut retenir

Les accords d’Abraham n’ont pas été remis en cause par la guerre de Gaza parce que les intérêts stratégiques des pays arabes signataires restent inchangés : contenir l’Iran, sécuriser des avantages diplomatiques concrets et s’arrimer au parapluie américain. La cause palestinienne, instrumentalisée en permanence dans les discours publics, ne détermine pas les choix réels des États. C’est une leçon de réalisme politique que tout souverainiste devrait méditer : dans les relations internationales, la solidarité affichée est du théâtre ; seuls comptent les rapports de force et les intérêts froids.

Entretien avec Alexandre Del Valle

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