Depuis 2022, le discours officiel martèle que la France est entrée en « économie de guerre ». Mais derrière les effets de manche, une question taboue persiste : notre outil militaire est-il réellement capable de soutenir un affrontement dans la durée ? Pas une opération éclair de quelques semaines, mais un conflit d’usure où se joue, comme en Ukraine, une guerre de masse. La réponse, livrée par l’historien et spécialiste de stratégie militaire Benoist Bihan dans un entretien accordé à Front Populaire le 15 juillet 2026, est sans appel : non.

Pourquoi le modèle militaire français n’est pas conçu pour durer ?

Le constat dressé par Benoist Bihan est structurel. Le modèle français repose aujourd’hui sur trois fragilités majeures qui interdisent toute endurance : un format d’armée taillé pour des interventions expéditionnaires courtes, des équipements trop coûteux et trop peu nombreux, et une dépendance stratégique à la dissuasion nucléaire qui a conduit à sous-dimensionner dangereusement l’outil conventionnel. En clair, la France peut frapper fort, mais très brièvement. Tenir plusieurs mois ou plusieurs années appartient à un autre monde, que nos armées ne sont tout simplement pas en ordre de bataille pour affronter.

Un format d’armée conçu pour l’expéditionnaire, pas pour la masse

L’armée française contemporaine est performante dans ce pour quoi elle a été pensée : des opérations expéditionnaires de faible à moyenne intensité, contre des adversaires technologiquement inférieurs, le plus souvent en coalition et avec un appui américain conséquent. Le spécialiste rappelle que l’intervention au Mali n’aurait pas eu la même fluidité sans les avions ravitailleurs, les drones de renseignement et une partie des capacités de transport aérien fournis par les États-Unis.

Le problème, c’est que ce monde-là n’existe plus. Les coalitions ne sont plus une évidence : l’OTAN est devenu un théâtre d’influence où chaque État, de l’Allemagne à la Pologne, pousse ses intérêts nationaux. Et la nature des conflits a changé.

« Que nous enseignent les conflits contemporains comme l’Ukraine ? C’est qu’il y a une prime à l’endurance, une prime à celui qui est capable de tenir le plus longtemps. Aujourd’hui, la France ne sait pas tenir longtemps. »

Benoist Bihan (Front Populaire)

La guerre en Ukraine le démontre chaque jour : sans réserves humaines, sans stocks de munitions, sans profondeur industrielle, un belligérant s’effondre, quelle que soit la qualité initiale de ses troupes. Or, l’armée française est une armée professionnelle, revendiquée comme une armée d’élite, mais dépourvue de cette masse qui permet de durer.

Des équipements d’excellence, mais une équation économique perdante

La France a fait le choix de matériels technologiquement avancés, donc coûteux, produits en petites quantités. La logique initiale est compréhensible : maximiser l’efficacité individuelle de chaque système. Mais sur un champ de bataille moderne, cette équation s’effondre rapidement.

Comme le souligne Benoist Bihan, un adversaire peut opposer à un missile intercepteur à plusieurs millions d’euros un drone offensif produit pour quelques milliers. Si le drone vise une école ou une usine, l’interception est obligatoire, quel que soit le coût. L’attaquant remporte ainsi la bataille économique : ses armes sont peu chères et produites en masse, les défenses sont onéreuses et s’épuisent vite.

Ce déséquilibre est aggravé par un outil industriel encore structuré sur un paradigme d’avant-guerre. La France n’a pas repensé sa chaîne de production militaire pour privilégier la quantité quand c’est nécessaire. Les drones, dont le conflit ukrainien montre le rôle déterminant, restent un domaine où la France et l’Europe peinent à tirer tous les enseignements à la vitesse requise.

La dissuasion nucléaire, un bouclier incomplet

Le premier socle du modèle militaire français reste la dissuasion nucléaire. Sa fonction est précisément d’éviter à la France d’avoir à refaire une guerre de 14, un conflit d’usure long où la substance humaine et industrielle de la nation serait consommée.

Mais un biais s’est installé, explique l’historien : croire que la possession de l’arme nucléaire protège de tout. La Russie est une puissance nucléaire et son territoire est régulièrement frappé par des attaques ukrainiennes. Israël, puissance nucléaire non déclarée, a subi des frappes iraniennes répétées. Les États-Unis, première puissance nucléaire et conventionnelle mondiale, ont été mis en échec devant le détroit d’Ormuz.

« L’arme nucléaire, c’est important, ça donne un poids que n’ont pas les autres pays. Mais c’est une condition nécessaire, pas suffisante, de la puissance militaire. »

Benoist Bihan (Front Populaire)

L’outil conventionnel doit donc pouvoir agir, dissuader, tenir, sans quoi la crédibilité stratégique s’étiole. Or, aujourd’hui, il est sous-dimensionné face aux enjeux.

L’économie de guerre, une communication politique

Depuis 2022, le gouvernement répète que la France est en économie de guerre. Pour le spécialiste de stratégie, cette rhétorique relève de la communication politique. Une véritable économie de guerre supposerait de remettre à plat le budget de l’État, de faire de l’effort de défense la priorité absolue, quitte à désindexer les retraites ou à suspendre d’autres dépenses publiques pour dégager des marges de manœuvre.

« On ne fait pas une économie de guerre à moins de 3 % de PIB dans le budget des armées », rappelle-t-il. Or, la France n’y est pas. Les ajustements budgétaires consentis depuis 2022 sont marginaux au regard de l’ampleur de la transformation géopolitique en cours. L’Europe n’est plus au centre géopolitique du monde, le rapport de force s’est déplacé vers l’Asie, et cette bascule ne s’inversera pas. Dans ce monde plus dangereux, rester au milieu du gué équivaut à se condamner à subir.

La masse manquante : chiffres et mécanismes d’un déficit structurel

Au-delà de la question du financement, le colonel Jacques Hogard pointe un problème de structure que les budgets seuls ne règlent pas à court terme : l’armée de terre manquerait d’une dizaine à une douzaine de régiments d’infanterie, dissous au fil des années et jamais reconstitués. Dernier exemple en date, une compagnie de combat supplémentaire, créée dans les régiments d’infanterie au cours des dix dernières années, vient d’être dissoute.

Le déficit touche aussi les matériels organiques. Le Griffon, véhicule de combat de l’infanterie censé équiper les régiments existants, n’y est pas présent en nombre suffisant pour doter l’ensemble des compagnies d’un même régiment.

Sur les effectifs globaux, Hogard rappelle que les 270 000 personnels annoncés toutes catégories confondues incluent environ 60 000 civils, ce qui relativise sensiblement le volume combattant réel. Il souligne par ailleurs que le contrat opérationnel fixé à l’armée de terre pour 2026 se limite à fournir une brigade opérationnelle complète, soit quelques milliers d’hommes, avant de monter à une division pour 2027-2028.

« Une brigade, c’est quelques milliers d’hommes. Le contrat passe à une division en 2027, mais une division face à des dizaines de divisions… »

Jacques Hogard (OMERTA)

Ce gap entre le contrat opérationnel affiché et la réalité d’un conflit de haute intensité est, selon lui, la conséquence directe de décennies durant lesquelles le budget de la défense a servi de variable d’ajustement aux impératifs des finances publiques.

Recrutement militaire : le cercle vicieux qui vide les rangs

Le problème ne se limite pas aux chiffres bruts. Derrière le déficit d’effectifs, Jacques Hogard décrit une mécanique d’usure qui frappe précisément là où l’armée peut le moins se le permettre : chez les officiers intermédiaires. L’hémorragie se concentre aux grades de capitaine, de commandant et de lieutenant-colonel, c’est-à-dire chez ceux qui assurent le lien direct entre le commandement et les soldats, et qui représentent des années de formation investies par l’État.

« Il y a une hémorragie aujourd’hui de jeunes officiers au grade de capitaine, de commandant et lieutenant-colonel. »

Jacques Hogard (OMERTA)

Ce départ précoce vers le civil tient à plusieurs ressorts. La rémunération insuffisante arrive en premier : un militaire du rang ou un sous-officier doit pouvoir « avoir une famille, élever des enfants, construire quelque chose sur le plan personnel et familial », rappelle Hogard. Sans revalorisation salariale, le soldat formé part après trois à cinq ans, emportant avec lui une expertise de combattant que l’armée ne peut pas récupérer.

S’ajoute un problème de perspectives : les filières de progression de carrière, aussi bien pour les officiers issus de Saint-Cyr que pour les sous-officiers, n’offrent pas une attractivité suffisante face au secteur privé. Résultat, même Polytechnique, école à statut militaire, voit « l’immense majorité de ses effectifs partir dans le civil ».

Ce cercle vicieux, soldes basses, départs précoces, spécialités introuvables, fragilise directement la capacité opérationnelle décrite dans les sections précédentes de cet article.

Deux divisions disponibles : le planificateur et le fossé du réel

Le chiffre mérite d’être posé clairement : selon Juan Branco, la France dispose aujourd’hui de 50 000 hommes en armes mobilisables et de 60 000 réservistes, ce qui représente en pratique deux divisions engageables. L’arithmétique est brutale. Si une division est déployée à l’est du continent, il n’en reste plus qu’une sur le territoire national. Dans ce contexte, la question de la conscription cesse d’être théorique.

Branco signale que le gouvernement a déjà pris acte de cette réalité : un chargé de mission a été nommé auprès du Premier ministre pour coordonner les services de l’État dans la perspective d’un conflit armé. Cette nomination, souligne-t-il, n’a fait l’objet d’aucun débat public ni parlementaire.

La comparaison avec les alliés proches aggrave le tableau. Le budget militaire allemand atteint désormais 114 milliards d’euros annuels, soit le double de celui de la France. La Pologne aligne 2 000 chars. Ces données ne relèvent pas d’une projection future : elles décrivent l’état des forces en Europe dès aujourd’hui.

« On a deux divisions à mobiliser. On peut en envoyer une en Ukraine et s’il se passe quelque chose en Estonie, on n’en a plus en France. »

Juan Branco (Thinkerview)

Ce constat pose une question de doctrine autant que de capacité brute : dans quelle mesure la France peut-elle honorer simultanément ses engagements collectifs et garantir sa propre défense territoriale ? C’est précisément l’équation que la planification militaire actuelle, selon Branco, ne tranche pas publiquement.

Ce qu’il faut retenir

L’armée française est performante sur un premier choc, mais elle n’a ni les effectifs, ni les stocks, ni la profondeur industrielle pour soutenir une guerre de longue durée. Repenser le modèle militaire exige un véritable aggiornamento doctrinal, industriel et politique, qui commence par une prise de conscience dans les esprits. Le compte à rebours a commencé.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Benoist Bihan sur l'économie de guerre » de Front Populaire

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