Regardez une carte des principales bases militaires américaines dans le monde. Puis superposez-y les grands détroits maritimes et les routes du pétrole. La coïncidence est frappante. Ce recoupement n’est pas un hasard : il dessine la logique profonde d’une puissance qui contrôle les flux plutôt que les territoires.

Pourquoi les bases américaines sont-elles proches des détroits et des routes commerciales ?

Parce que la puissance américaine, comme la puissance britannique avant elle, repose sur le contrôle des points de passage obligés du commerce mondial. Environ 70 à 75 % du commerce international transite par la mer, et ce commerce est contraint de franchir un petit nombre de goulots d’étranglement. Tenir ces points, c’est tenir les flux de pétrole, de gaz et de marchandises dont dépendent les économies concurrentes.

Des goulots d’étranglement qui commandent l’économie mondiale

Un détroit, rappelle en substance l’analyse développée par David Teuscher au fil de l’entretien, est une bande de mer resserrée entre deux terres. Pour aller d’un océan à l’autre, un navire est obligé de passer par là, comme on est obligé de prendre la porte pour sortir d’un appartement. Cette obligation crée une vulnérabilité : celui qui peut menacer le passage tient les autres.

Le détroit d’Ormuz est l’exemple le plus parlant. Une part très importante du pétrole mondial y transite. Jacques Sapir souligne d’ailleurs qu’il n’est même pas nécessaire de couler des navires pour bloquer un détroit :

Les Iraniens n’ont pas besoin de couler des bateaux dans le détroit d’Ormuz pour le bloquer, il suffit qu’ils fassent peser la menace de le couler pour faire monter les primes d’assurance à des niveaux absolument insupportables par tout assureur.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

D’autres passages ont la même importance stratégique : le détroit de Malacca entre la Malaisie et Singapour, le détroit de Bab el-Mandeb à l’entrée de la mer Rouge, le détroit de Gibraltar. Chacun est un verrou sur le commerce mondial.

L’ordre de grandeur donné dans l’entretien aide à mesurer les enjeux. Le canal de Panama ne capte qu’environ 5 % du commerce mondial, et cela suffit à rapporter chaque année près de 200 millions de dollars à l’État panaméen, entre le passage des navires, la maintenance et les actes liés. On imagine alors le poids économique et stratégique de détroits qui commandent des flux bien plus considérables.

L’héritage britannique : une continuité stratégique

Cette logique n’est pas née avec la puissance américaine. Elle en est l’héritière directe. Jacques Sapir rappelle que les anciens empires coloniaux, et au premier chef l’empire britannique, avaient accordé une importance considérable à ces détroits.

La Grande-Bretagne a ainsi maintenu une présence militaire en Malaisie et à Singapour jusque dans les années 1960, dont elle ne s’est retirée que dans le cadre de sa politique d’abandon de ce qui était situé « à l’est de Suez ». Le terme, note Sapir, est important : il dessine une géographie de la domination organisée autour des passages maritimes. De même, les Britanniques ont conservé une présence militaire dans le golfe arabo-persique jusqu’à la fin des années 1960 et le début des années 1970, avant de passer la main aux États-Unis.

Sapir évoque même une classe de frégates qui aurait été conçue spécifiquement pour des opérations dans le Golfe. Qu’elle relève de l’histoire exacte ou de la légende navale, l’anecdote illustre le soin avec lequel Londres a exercé une pression militaire continue sur ces zones de passage.

Le contrôle britannique ne se limitait pas aux détroits. Il englobait aussi les oléoducs stratégiques. Sapir cite l’oléoduc historique reliant l’Irak à la Méditerranée, jusqu’au Liban, à l’époque où le Liban et la Syrie formaient un protectorat français. Cet oléoduc débouchait sur ce qui allait devenir la grande raffinerie de Haïfa, construite dès les années 1920, bien avant l’existence de l’État d’Israël. Là encore, la présence britannique se lit dans la géographie des infrastructures énergétiques.

Contrôler les flux plutôt que produire

Le paradoxe américain éclaire cette stratégie. Malgré ses ressources considérables et sa puissance technologique, les États-Unis restent dépendants d’importations massives de matières premières, y compris de pétrole lourd adapté à leur pétrochimie. Leur modèle économique, souligne Sapir, est extrêmement dispendieux en énergie et en ressources naturelles.

Dans ce contexte, la maîtrise des routes maritimes et des détroits n’est pas un luxe stratégique mais une nécessité vitale. Le déploiement des bases n’a jamais été bien loin des détroits, ni bien loin des pays pétroliers ou des routes commerciales, observe David Teuscher, qui trace le même parallèle pour les Britanniques et pour les Américains.

Cette clé de lecture est précieuse. Elle montre qu’une grande puissance maritime ne cherche pas d’abord à posséder des territoires ou à produire davantage, mais à contrôler les points par lesquels tout le monde est contraint de passer. Celui qui tient les détroits tient la capacité des autres à s’approvisionner.

Ce qu’il faut retenir

Les implantations militaires anglo-saxonnes ne sont pas dispersées au hasard : elles jalonnent les détroits et les routes du pétrole, dans une continuité qui va de l’empire britannique à la puissance américaine. Comprendre cette géographie, c’est comprendre que la domination se joue moins sur la production que sur le contrôle des flux. Pour une France attentive à sa souveraineté, mesurer sa propre dépendance à ces passages maritimes contrôlés par d’autres est un exercice de lucidité indispensable.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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