Paru en 1993 aux éditions Arléa, *Il s'agit de ne pas se rendre* rassemble Régis Debray et Jean Ziegler dans un dialogue qui résiste, par son titre même, à la capitulation intellectuelle. Le livre prend forme dans un moment charnière : la chute du bloc soviétique vient de redistribuer les cartes du monde, et la pensée critique européenne cherche ses appuis. Les deux auteurs, venus d'horizons politiques proches mais distincts, refusent ensemble l'évidence du moment : celle d'un ordre libéral présenté comme horizon indépassable, sans alternative ni contestation légitime.

L'angle qui intéresse le lecteur souverainiste est précisément celui-là : la résistance à la normalisation. Debray, dont toute l'oeuvre est traversée par la question de la transmission et de la puissance de l'État, apporte ici une réflexion sur ce que signifie tenir une position lorsque les rapports de force découragent de le faire. Pour la France, cette question n'est pas abstraite : elle touche à la capacité du pays à défendre ses choix en matière de politique étrangère, à préserver ses outils industriels et culturels face à la pression des marchés et des alignements atlantiques, à maintenir une voix propre dans les grandes négociations internationales. Se rendre, dans ce contexte, c'est accepter que ces arbitrages soient rendus ailleurs.

Régis Debray occupe à cette époque une place singulière dans le débat français : ancien conseiller de François Mitterrand, il s'est déjà engagé dans la fondation de la médiologie, cherchant à comprendre comment les idées circulent et comment les institutions les portent ou les trahissent. Jean Ziegler, député et universitaire suisse, apporte quant à lui une perspective tiers-mondiste ancrée. Leur rencontre donne à ce livre sa tension propre : deux hommes qui ont cru à des causes perdues et qui, justement pour cela, en connaissent le prix.

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