Paru en 1997, au moment où les États-Unis consolidaient leur hégémonie après la dislocation du bloc soviétique, "Le Grand Échiquier" expose la doctrine géopolitique de Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter. L'auteur y développe une thèse explicite : le maintien de la puissance américaine passe par le contrôle de l'Eurasie, ce vaste espace continental qu'il considère comme le centre de gravité du monde. Pour y parvenir, il préconise une stratégie d'influence active, visant à empêcher l'émergence de tout rival susceptible de contester la prééminence de Washington sur la scène internationale.

Ce que le livre offre au lecteur français, c'est une lucidité rare sur la nature des rapports de force dans lesquels la France évolue. Brzezinski ne dissimule pas son analyse : l'Europe, et singulièrement ses grandes puissances, sont pensées comme des pièces sur un échiquier dont les règles sont fixées ailleurs. Pour la France, qui défend depuis de Gaulle une conception autonome de sa diplomatie et de sa défense, ce texte fonctionne comme un révélateur. Il montre concrètement pourquoi l'alignement atlantique a un coût souverain, que ce soit en matière de politique étrangère, d'indépendance industrielle ou de capacité à nouer des partenariats sans tutelle. Lire Brzezinski, c'est lire la stratégie adverse sans filtre.

Conseiller influent du Parti démocrate et figure de la pensée réaliste américaine, Brzezinski appartient à cette tradition qui assume ouvertement les calculs de puissance que d'autres préfèrent enrober de rhétorique libérale. La postérité du livre s'est imposée d'elle-même : les dynamiques qu'il décrivait, l'expansion de l'OTAN, la compétition en Asie centrale, la rivalité sino-américaine naissante, ont structuré les deux décennies suivantes, donnant à ce texte une densité que l'actualité n'a cessé de confirmer.

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