L’Ouest américain vit sous tension permanente. Villes construites dans le désert, agriculture irriguée à outrance, fleuves surexploités jusqu’à l’assèchement : le modèle de consommation d’eau de la Californie et des États voisins atteint ses limites. Lors d’un entretien diffusé par le Cercle Aristote, l’économiste Jacques Sapir a décrit un stress hydrique devenu chronique, source de conflits entre États fédérés et avec le Mexique.

Pourquoi le fleuve Colorado est-il en train de s’assécher ?

Le fleuve Colorado est surexploité par les États-Unis pour trois usages majeurs : l’eau potable des grandes villes du Sud-Ouest, l’irrigation agricole et la production d’hydroélectricité via de nombreux barrages. Cette pression est telle que le fleuve n’atteint quasiment plus la mer. À son embouchure côté mexicain, selon Jacques Sapir, il ne reste presque plus d’eau : le débit s’y réduit à un mince filet, quand il n’est pas totalement asséché.

Des villes bâties dans le désert

Le premier symptôme de ce déséquilibre tient à l’implantation même des grandes villes de l’Ouest. Phoenix, Las Vegas : ces métropoles très attractives ont été construites en plein milieu du désert, dans des zones qui ne disposent d’aucune ressource en eau naturelle suffisante.

L’exemple de Las Vegas est révélateur de cette artificialité. La ville doit lutter en permanence contre le milieu qui l’entoure. Sans un nettoyage quotidien, elle serait recouverte en un an d’une couche de sable d’un mètre d’épaisseur. Cette bataille constante illustre un paradoxe : maintenir un mode de vie urbain intensif dans un environnement qui n’y est pas adapté.

Los Angeles présente une autre forme de vulnérabilité. La ville est alimentée par un seul aqueduc. Une telle dépendance à une infrastructure unique constitue un risque de sécurité majeur : une catastrophe naturelle qui détruirait cet ouvrage plongerait toute la population dans une situation critique d’approvisionnement.

Une agriculture irriguée dans une plaine sèche

Au-delà des villes, c’est le modèle agricole californien qui concentre les critiques de Jacques Sapir. La géographie de l’État explique une grande partie du problème. La côte californienne, plutôt bien arrosée, est séparée de la plaine centrale par une chaîne montagneuse, la petite Sierra. Cette barrière bloque le déplacement des nuages vers l’est. Résultat : la plaine centrale de Californie est une région très sèche.

C’est précisément là que les États-Unis ont développé leurs principales cultures fruitières : oranges, kiwis, amandes. Cette agriculture entièrement dépendante de l’irrigation, dans une zone qui manque naturellement d’eau, constitue selon l’économiste une aberration.

« La construction de villes dans le désert comme Las Vegas est quelque chose qui d’un point de vue de l’utilisation de l’eau est assez scandaleux. Mais il y a un autre scandale, c’est le développement d’une agriculture complètement irriguée en Californie. »

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Ce choix pèse d’autant plus lourd que l’État connaît un stress hydrique important depuis près de trente ans. Jacques Sapir en témoigne à titre personnel : durant une quinzaine d’années, il s’est rendu deux fois par an à San Francisco. À chaque séjour, les hôtels affichaient partout des consignes d’économie d’eau. Une région qui, même sans catastrophe, vit en situation chronique de pénurie.

Des conflits entre États et avec le Mexique

La rareté de l’eau engendre des tensions politiques à plusieurs niveaux. Le fleuve Colorado prend sa source dans les montagnes Rocheuses et descend vers le Mexique. Sur son parcours, il oppose d’abord les États-Unis et le Mexique, ce dernier voyant arriver un fleuve quasiment vidé de son eau à la frontière.

Mais les litiges sont aussi internes. Les États fédérés que traverse le Colorado, notamment la Californie, le Nevada et le Nouveau-Mexique, ne parviennent pas à s’entendre sur la gestion de la ressource. Ces désaccords sont si fréquents et si profonds qu’ils nécessitent des arbitrages extérieurs. Sur ce type de conflits frontaliers autour de l’eau, des experts mandatés par l’ONU interviennent pour mener les négociations.

Pour compenser le manque, le Sud-Ouest américain dépend fortement d’importations. D’énormes canalisations acheminent l’eau douce depuis le Canada vers la Californie, l’Arizona et le Nouveau-Mexique. Le Sud-Ouest est en effet la plus grosse région consommatrice d’eau douce du pays.

Un modèle économique intrinsèquement dispendieux

Pour Jacques Sapir, ces excès ne sont pas des accidents mais la conséquence d’un modèle économique tout entier. Les États-Unis reposent sur un système « extrêmement dispendieux en énergie et en ressources naturelles ». Le gaspillage de l’eau n’en est qu’une manifestation parmi d’autres.

L’économiste souligne l’incohérence géographique de ce modèle. Les véritables ressources en eau douce des États-Unis se trouvent à l’est du pays, en particulier autour des Grands Lacs. C’est donc là, avec un accès à cette eau abondante, qu’auraient dû être développées les cultures les plus gourmandes en irrigation. Au lieu de cela, le pays a concentré son agriculture intensive dans les zones les plus sèches, aggravant un déséquilibre déjà structurel.

Ce qu’il faut retenir

Le cas de l’Ouest américain montre les limites d’une consommation débridée des ressources naturelles. Villes désertiques dépendantes d’un seul aqueduc, agriculture irriguée dans une plaine sèche, fleuve Colorado asséché avant d’atteindre la mer : le stress hydrique n’y est plus une menace mais une réalité chronique, génératrice de conflits durables. Un avertissement sur ce qu’implique un modèle de développement déconnecté des ressources réellement disponibles.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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