En 2014, la vente d’Alstom Power à General Electric a marqué un tournant dans l’histoire industrielle française. Ce que l’on sait moins, c’est que cette cession, imposée par l’exécutif de l’époque, s’accompagnait d’un dispositif pensé pour permettre à la France de reprendre la main. Un mécanisme de co-entreprises, négocié dans l’urgence, qui sera méthodiquement défait par le gouvernement suivant.
Que sont devenues les joint-ventures Alstom-General Electric dans le nucléaire ?
Conçues pour préserver la souveraineté française sur des actifs stratégiques, les trois co-entreprises négociées en 2014 couvraient le nucléaire (turbines Arabelle), les énergies renouvelables et les réseaux électriques. Elles prévoyaient une option de rachat par la France. Le gouvernement Macron, par la voix de Bruno Le Maire, a confirmé la vente initiale puis cédé ces structures à General Electric, renonçant à exercer l’option de rachat. La France a perdu le contrôle de technologies critiques et les brevets associés. En 2022, EDF a racheté une partie des activités nucléaires, mais le périmètre était amputé.
Un décret, un bras de fer, une défaite
Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, revient sur cet épisode avec une précision clinique. Il raconte avoir utilisé un décret (qui porte son nom) permettant de bloquer les investissements étrangers dans des secteurs stratégiques. Au salon vert de l’Élysée, il propose d’opposer ce veto à la vente d’Alstom. François Hollande refuse.
« Le président de la République a dit : "On ne bloque pas la vente mais on défend nos intérêts." »
Arnaud Montebourg (Forces Françaises de l’Industrie)
Face à un General Electric fort de 250 milliards de dollars de chiffre d’affaires, l’État français se retrouve en position de faiblesse. Montebourg obtient alors ce qu’il peut : trois co-entreprises avec clause de rachat. Un mécanisme pensé pour permettre un retour en main française.
La contre-offensive américaine
L’ancien ministre rappelle le contexte : General Electric a utilisé les lois extraterritoriales américaines pour affaiblir Alstom. La NSA a intercepté des millions de communications, le Department of Justice a poursuivi des cadres, et Frédéric Pierucci s’est retrouvé en prison. L’objectif était simple : déstabiliser le management pour forcer la vente.
Montebourg affirme avoir alerté la DGSE, qui lui aurait répondu ne pas enquêter sur les Américains en raison d’accords bilatéraux. Un aveu d’impuissance face à ce qu’il qualifie d’opération de prédation économique.
L’abandon des co-entreprises
Après le départ de Montebourg du gouvernement, Emmanuel Macron (alors secrétaire général adjoint de l’Élysée) et Bruno Le Maire prennent la main. Les co-entreprises sont vendues à General Electric. L’option de rachat est abandonnée. Le représentant de l’État qui devait siéger au conseil d’administration de la structure nucléaire n’est jamais nommé.
« Ils ont vendu les co-entreprises à eux, alors qu’elles étaient faites pour qu’on les achète. »
Arnaud Montebourg (Forces Françaises de l’Industrie)
Ce qu’il faut retenir
L’affaire Alstom illustre la difficulté française à défendre ses intérêts industriels face à des puissances étrangères qui n’hésitent pas à utiliser tous les moyens disponibles. Les co-entreprises conçues pour préserver la souveraineté nationale ont été démantelées par un gouvernement qui, théoriquement, en était le garant. L’histoire de ces structures raconte moins un échec technologique qu’un renoncement politique.
*D’après un entretien de Arnaud Montebourg sur Forces Françaises de l’Industrie
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