Depuis plusieurs semaines, Emmanuel Macron et Keir Starmer agitent l’étendard d’une prétendue « coalition des volontaires » censée voler au secours de l’Ukraine face au désengagement américain annoncé par Donald Trump. Présentée comme un sursaut de souveraineté européenne, cette initiative mérite pourtant une analyse géopolitique rigoureuse. Selon Alexandre Del Valle, auteur du récent ouvrage Le nouvel ordre post-occidental aux éditions de L’Artilleur, ce que nous vendent nos dirigeants comme un plan anti-américain ressemble étrangement, une fois démaquillé, à une exécution fidèle de la stratégie dite d’offshore balancing chère à Trump lui-même.
La coalition des volontaires, qu’est-ce que cache vraiment l’analyse géopolitique de Macron et Starmer ?
La coalition des volontaires reproduit le plan Trump plutôt qu’elle ne le contredit : l’Europe achète au prix fort les armes américaines, assume seule les risques de belligérance directe vis-à-vis de Moscou, et finance le saignement mutuel russo-ukrainien décrit dans le rapport Rand Corporation Extending Russia, sans jamais déployer les 300 000 hommes nécessaires pour une victoire ukrainienne effective. Un habillage souverainiste pour une opération de vassalité consentie.
L’offshore balancing, ou l’art de faire payer les autres
Alexandre Del Valle rappelle une notion fondamentale des relations internationales : l’offshore balancing, que l’on peut traduire par « équilibrage à distance ». Cette doctrine, théorisée par des stratèges américains comme George Friedman, consiste pour une puissance hégémonique à ne plus assumer directement les coûts exorbitants de l’empire, mais à les déléguer à des alliés régionaux. Trump, en homme d’affaires pragmatique, a parfaitement intégré ce calcul.
La mécanique est aussi cynique qu’efficace. Les États-Unis vendent leurs armes aux Européens sans les livrer directement aux Ukrainiens. En droit international comme en géopolitique, un État qui fournit des armes à un intermédiaire n’est pas considéré comme belligérant direct. En revanche, la France et le Royaume-Uni, qui achèteront ces mêmes armes pour les expédier sur le front, deviendront aux yeux de Moscou des cobelligérants assumés.
« Les Américains, ils diront aux Russes : nothing personal, on a rien fait de personnel. Nous, on a vendu des armes à un mec qui les a vendues à votre ennemi. Par contre, nous qui allons acheter au prix cher des armes américaines, nous allons les livrer dans une logique de belligérance à ceux qui vont tuer plus de Russes. Et donc, les Russes vont nous voir comme des belligérants directs. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le résultat est limpide : Washington externalise le risque, Paris et Londres paient la facture et prennent les coups. Le tout sous une rhétorique de résistance à Trump qui dissimule mal une soumission consentie.
Extending Russia : saigner l’Ukraine pour affaiblir Moscou
Le second volet de cette stratégie, tout aussi trouble, renvoie au fameux rapport de la Rand Corporation intitulé Extending Russia. Ce document de travail, souvent cité par les analystes du conflit ukrainien, préconisait une méthode simple : le blood letting, littéralement le fait de « faire saigner » la Russie en utilisant les forces ukrainiennes comme chair à canon.
Alexandre Del Valle est sans détour sur ce point. L’objectif réel des stratèges occidentaux n’a jamais été de faire gagner l’Ukraine, mais de lui assigner un rôle sacrificiel : infliger le maximum de pertes aux forces russes, quitte à ce que les pertes ukrainiennes soient encore plus lourdes. Une logique de guerre d’usure par procuration où personne n’envisage sérieusement d’envoyer les 300 000 hommes nécessaires à une victoire décisive, ni de produire les masses de munitions indispensables. Comme le souligne l’auteur, pour gagner une guerre, il faut le moral, les munitions et la masse humaine. Or les Européens ne sont prêts à fournir aucun des trois à hauteur des besoins réels.
« Notre but, c’est de faire saigner du Russe par un Ukrainien qui lui-même va être encore plus saigné. Mais ce n’est surtout pas d’aider les Ukrainiens à gagner, c’est aider les Ukrainiens à affaiblir du Russe. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le paradoxe est cruel : pendant que l’on promet monts et merveilles à Kiev, la Russie n’a cessé de renforcer sa puissance industrielle et balistique. Drones, missiles, capacités de production : Moscou a dépassé les Occidentaux sur plusieurs segments critiques. Le plan a donc doublement échoué, tout en laissant derrière lui un champ de ruines humaines et géopolitiques.
Le dindon de la farce européen
La coalition des volontaires illustre à merveille le statut de « dindon de la farce » qu’Alexandre Del Valle attribue à l’Europe dans la grande bascule multipolaire en cours. Pendant que Washington recentre ses intérêts sur la confrontation avec la Chine, les Européens s’enferrent dans une guerre qui n’est pas la leur, avec des armes qu’ils ne produisent pas, pour des objectifs qu’ils n’atteindront jamais.
La conclusion s’impose d’elle-même : ce que Macron et Starmer appellent un plan de résistance à Trump constitue en réalité la déclinaison la plus aboutie du trumpisme stratégique. L’Europe paie, l’Europe risque, l’Europe s’épuise, pendant que l’Amérique observe à distance et engrange les dividendes. Il serait peut-être temps de méditer cette phrase de De Gaulle, citée par l’auteur : « Si la France doit livrer une guerre, ça doit être la sienne. »
Ce qu’il faut retenir
La coalition des volontaires n’est ni souverainiste ni émancipatrice : elle est la manifestation d’une vassalité européenne qui ose à peine dire son nom. En exécutant la stratégie d’offshore balancing voulue par Trump tout en prétendant s’y opposer, Paris et Londres confirment leur incapacité à penser une défense européenne autonome. Le réveil des nations européennes passera peut-être par la prise de conscience que l’ami civilisationnel américain reste, en matière économique et stratégique, un concurrent qui vous épuise quand vous lui servez de bras armé.
*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le nouvel ordre post-occidental, Alexandre Del Valle (Éditions de l’Artilleur)
- L’Économie de guerre, Édouard Ludvac
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
