La multiplication des alertes sur les ingérences étrangères, les campagnes de désinformation et les cyberattaques occupe une place croissante dans le débat public français. Mais derrière ces menaces bien réelles, une question plus fondamentale reste trop souvent absente : la France est-elle suffisamment solide sur le plan intérieur pour y faire face ? Dans un entretien diffusé le 15 juillet 2026 sur la chaîne Front Populaire, l’historien et spécialiste de stratégie militaire Benoist Bihan livre une analyse qui déplace le curseur du registre sécuritaire vers un enjeu de nature politique : la cohésion nationale comme première condition d’une défense crédible.
Pourquoi la cohésion nationale est-elle un enjeu de défense ?
La réponse de Benoist Bihan tient en une idée centrale : une société divisée est une société vulnérable. Non pas parce que les ingérences extérieures seraient irrésistibles, mais parce que les fractures internes offrent autant de prises aux acteurs qui cherchent à affaiblir le pays. Trois points structurent ce constat :
- Les démocraties occidentales traversent une crise de légitimité politique intérieure qui les rend plus sensibles aux opérations d’influence, sans que ces ingérences en soient la cause première.
- L’hétérogénéité culturelle et politique d’une société ouverte crée mécaniquement des angles d’attaque pour des puissances étrangères qui n’ont pas besoin de « faire basculer » l’opinion, seulement d’amplifier des divisions déjà existantes.
- La réponse adaptée n’est pas d’abord militaire ou répressive : elle est politique, et consiste à reconstruire un sentiment d’appartenance commune suffisamment fort pour que le pays fasse bloc quand une menace survient.
« La bonne réponse à tout ça, c’est pas d’agiter le chiffon rouge de la menace, c’est de réfléchir sur qui nous sommes et d’essayer de refabriquer une société qui ait de la cohésion. C’est un travail politique, et on a tort de reprocher à nos adversaires nos propres faiblesses. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
La tentation du « tout-sécuritaire » face aux ingérences
La période actuelle voit fleurir les alertes sur les manipulations informationnelles, notamment attribuées à la Russie. Benoist Bihan ne nie pas leur existence, mais il en relativise l’impact réel et, surtout, il met en garde contre une lecture trop univoque. Les ingérences russes existent, souvent assez grossières, mais elles ne sont qu’une facette d’un phénomène plus large. D’autres puissances, alliées ou rivales, mènent des politiques d’influence actives en France, qu’il s’agisse des États-Unis depuis 1945, de la Chine via sa diaspora ou de l’Algérie assumant une politique ouvertement tournée vers ses ressortissants.
Ce qui inquiète Benoist Bihan dans la focalisation actuelle, c’est qu’elle fonctionne comme un miroir grossissant des angoisses françaises plutôt que comme une analyse froide des vulnérabilités. L’alarmisme ambiant sur les ingérences russes dit peut-être moins de choses sur les capacités réelles de Moscou que sur l’état de notre tissu social et de notre vie politique. Une société qui doute d’elle-même, traversée par des luttes intestines et une crise de représentation, devient une caisse de résonance idéale pour toute tentative de déstabilisation, même maladroite.
Refabriquer du commun : un chantier politique, pas militaire
Face à ce constat, la tentation existe de chercher des solutions dans l’institution militaire elle-même, notamment via la résurrection d’un service national qui viendrait recoller les morceaux d’une société fragmentée. Benoist Bihan écarte fermement cette piste, qu’il qualifie de mauvaise réponse à une bonne question.
Le service militaire a une finalité précise : former des soldats pour défendre le pays, ce qui suppose un besoin militaire identifié. Si ce besoin existe par ailleurs, et qu’il faut effectivement réfléchir à la capacité de mobilisation de la nation en cas de conflit de haute intensité, le service national ne peut pas être le remède aux maux de la société. Ce n’est pas à l’armée de fabriquer des citoyens, c’est à l’école de la République, et cela commence bien avant l’âge de 16 ou 18 ans.
« Le débat politique sur le service militaire, c’est : "il faut un service militaire pour résoudre les maux de la société". Mais c’est pas aux militaires de résoudre les maux de la société, c’est aux politiques. Et ça doit commencer plutôt à l’école. C’est l’école de la République qui doit former des citoyens, c’est pas l’armée de la République. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Le travail de reconstitution d’un sentiment national commun, d’une capacité à « faire front uni » quand l’adversaire teste les lignes de faille, relève donc d’une volonté politique. Il suppose d’aborder frontalement les facteurs de dilution : la perte de repères liée à l’intégration européenne quand elle empiète sur la souveraineté, la fragmentation culturelle qui rend plus difficile l’identification à un destin partagé, l’affaiblissement du récit national qui structurait auparavant l’adhésion à la communauté politique.
Une condition de la puissance militaire elle-même
Si Benoist Bihan insiste autant sur ce préalable politique, c’est qu’il le tient pour indissociable de la crédibilité militaire du pays. La défense ne se réduit pas à des équipements, des budgets ou des doctrines d’emploi. La puissance militaire d’un État repose en dernier ressort sur sa capacité à mobiliser sa population, son économie et sa volonté politique dans la durée. Or cette capacité dépend directement de l’état de la nation elle-même.
Une armée performante mais portée par une société qui doute de ses propres fondements se retrouve, à terme, privée de la profondeur stratégique que seule procure la résolution collective. La question de la cohésion nationale n’est donc pas une préoccupation accessoire, un supplément d’âme que l’on pourrait traiter à côté des « vrais » sujets de défense. Elle en est la condition première.
Ce qu’il faut retenir
La vulnérabilité de la France aux ingérences extérieures renvoie moins à la sophistication des offensives adverses qu’à l’état de nos divisions intérieures. La réponse ne peut donc être prioritairement technique ou répressive : elle est politique, et consiste à refabriquer une communauté nationale suffisamment solide pour que le pays fasse bloc. C’est la condition sine qua non pour que l’outil militaire, aujourd’hui sous-dimensionné pour les conflits longs, puisse s’appuyer sur une nation capable de tenir dans la durée.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire
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