Une hausse du prix des engrais peut sembler un détail technique réservé aux agriculteurs. En réalité, c’est toute la chaîne alimentaire mondiale, jusqu’aux produits transformés vendus dans nos supermarchés, qui se trouve fragilisée. L’économiste Jacques Sapir, interrogé dans un entretien mis en ligne par le Cercle Aristote, décrit une mécanique implacable qui relie le prix du pétrole, la production d’engrais azotés et les rendements agricoles américains.

Pourquoi la pénurie d’engrais fait-elle chuter la production de maïs ?

Selon Jacques Sapir, les engrais azotés sont fabriqués à partir d’ammoniaque, elle-même dérivée du pétrole lourd. Quand ce pétrole vient à manquer ou devient trop cher, la production d’engrais s’effondre. Les grandes exploitations céréalières américaines, qui peuvent atteindre plusieurs milliers d’hectares dans le Middle West, ne peuvent alors plus acheter les mêmes quantités qu’auparavant. La conséquence directe est une baisse de rendement importante sur le maïs, qui a un besoin élevé en engrais azotés.

La chimie du pétrole, chaînon caché de notre nourriture

Pour comprendre cette crise, il faut sortir de l’idée reçue selon laquelle le pétrole ne sert qu’à produire de l’énergie. Jacques Sapir insiste sur un point rarement expliqué : le pétrole est aussi une matière première pour la chimie, et tous les pétroles ne se valent pas.

Il distingue les pétroles légers, faciles à raffiner et utilisés comme source d’énergie, et les pétroles lourds et fortement soufrés, particulièrement recherchés pour la chimie. C’est à partir de ces pétroles lourds que l’on produit l’ammoniaque, puis l’urée, deux composants essentiels des engrais. Sapir rappelle un chiffre qui donne la mesure de l’enjeu :

Avec les engrais azotés, on peut faire vivre à peu près 9 milliards de personnes sur cette planète. Sans les engrais azotés, on ne peut en faire vivre que 2 milliards et demi.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Autrement dit, la disponibilité du pétrole lourd n’est pas seulement une question d’énergie ou de plastique : elle conditionne la capacité de l’humanité à se nourrir. Toute crise touchant ces pétroles se répercute donc mécaniquement sur la production d’engrais, puis sur les récoltes.

L’effet domino : du maïs au soja, puis aux rayons des supermarchés

C’est ici que l’analyse de Jacques Sapir devient particulièrement instructive. Face à la baisse des rendements du maïs, une solution paraît évidente : cultiver autre chose. Le soja, par exemple, n’a pas besoin d’engrais azotés. Mais Sapir démonte cette fausse évidence.

Si les agriculteurs américains remplacent leurs cultures de maïs par du soja, ils provoquent aussitôt une pénurie de sirop alimentaire. Or ces sirops, fabriqués à partir du maïs, sont indispensables à la fabrication des produits alimentaires transformés tels qu’ils sont vendus dans nos supermarchés. Sans sirop de maïs, c’est toute une partie de l’industrie agroalimentaire qui se retrouve à l’arrêt.

L’économiste précise que ce problème ne concerne pas seulement les États-Unis. Interrogé sur la « junk food américaine », il corrige immédiatement :

Ce n’est pas que la junk food américaine malheureusement. C’est aussi la junk food européenne.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

De nombreuses sociétés françaises et italiennes qui produisent des aliments transformés dépendent, elles aussi, de ces sirops de maïs. La chaîne de dépendance est donc pleinement européenne, ce qui fait de cette question un enjeu direct de souveraineté alimentaire pour notre continent.

Un problème général de la chaîne agroalimentaire

Ce que décrit Jacques Sapir n’est pas une difficulté isolée, mais un problème général de la chaîne de production. Chaque maillon dépend du précédent : le pétrole lourd conditionne l’ammoniaque, l’ammoniaque conditionne les engrais, les engrais conditionnent le rendement du maïs, et le maïs conditionne à la fois l’alimentation animale, les sirops et donc les produits transformés.

Cette architecture explique pourquoi une tension sur l’approvisionnement pétrolier ne se limite jamais à la pompe à essence. Sapir rappelle d’ailleurs que la pénurie de produits transformés du pétrole a déjà affecté la production de riz en Asie, notamment dans les régions baignées par l’océan Indien et dans l’ancienne Indochine.

L’économiste pose enfin une question de fond sur la rationalité de notre système agricole mondialisé. Il cite l’exemple de compagnies chinoises achetant des terres en Éthiopie pour y produire des tulipes ensuite exportées par avion vers les Pays-Bas. Dans un monde où l’énergie coûtera de plus en plus cher, ce type de flux, qui reposait sur une énergie abondante et bon marché, pourrait être remis en cause. Selon Sapir, ce sont ainsi toute une série de flux agricoles, et en leur sein des flux alimentaires majeurs, qui risquent d’être bouleversés.

Ce qu’il faut retenir

La pénurie d’engrais n’est pas un problème sectoriel : elle révèle la dépendance profonde de notre alimentation à la chimie du pétrole lourd. De la baisse des rendements du maïs américain jusqu’aux rayons des supermarchés européens, la chaîne de conséquences décrite par Jacques Sapir montre à quel point la souveraineté alimentaire est indissociable de la maîtrise des ressources énergétiques. Un rappel utile alors que l’Europe débat de son avenir agricole et industriel.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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