Et si la reconquête de notre souveraineté alimentaire passait par un changement de logique capitalistique ? La Compagnie des Amandes, fondée par Arnaud Montebourg après son retrait de la vie politique, propose un modèle original : relocaliser une production quasi disparue du territoire sans jamais acquérir le foncier agricole. En six ans, cette entreprise de filière est devenue le leader français d’un marché qui importait 98 % de sa consommation de Californie. Retour sur une méthode que le ministère de l’Agriculture souhaite désormais dupliquer dans d’autres productions végétales sinistrées.

Comment relocaliser une filière agricole sans acheter la terre ?

Le modèle repose sur une association capitalistique entre l’entreprise et l’agriculteur, ce dernier restant propriétaire de ses terres :

  • Chaque exploitation donne naissance à une société commune où l’agriculteur est majoritaire
  • La Compagnie des Amandes y apporte les investissements, la technologie et les débouchés commerciaux
  • L’agriculteur est ainsi protégé du risque d’endettement, des erreurs techniques et de l’incertitude commerciale
  • Les deux parties gagnent ensemble puisque leurs intérêts financiers sont parfaitement alignés

« On investit ensemble et on va gagner l’argent ensemble. Comme on est aligné sur vous, on a intérêt à gagner le plus d’argent possible. »

Arnaud Montebourg (Forces Françaises de l’Industrie)

Selon Arnaud Montebourg, cette approche répond à une contradiction historique de la paysannerie française. L’obsession de la propriété, héritée de la Révolution, conduit souvent à mobiliser des capitaux considérables pour détenir la terre, au détriment du revenu courant. « Vous allez mourir riches et vivre pauvres », résumait-il face aux premiers agriculteurs sceptiques. En dissociant la propriété foncière de l’exploitation, le dispositif libère des ressources pour l’investissement productif.

Un rapport de force rééquilibré face à la grande distribution

L’originalité du montage ne tient pas seulement à son volet capitalistique. Il modifie également la position des producteurs dans la chaîne de valeur. Plutôt que de signer des contrats d’achat dont les conditions fluctuent au gré des rapports de force, les agriculteurs intègrent une structure qui pèse collectivement. La Compagnie des Amandes, en prenant la tête de la filière, devient l’interlocuteur unique face aux acheteurs.

L’entreprise affirme que l’amande française présente un avantage environnemental notable : elle consomme environ trois fois moins d’eau que son équivalent californien, grâce aux précipitations naturelles et à une gestion raisonnée de l’irrigation. L’arbre, naturellement résistant au stress hydrique et adapté aux climats chauds et lumineux, se prête particulièrement bien aux conditions du sud de la France.

Les résultats semblent valider l’approche. Après des débuts où les agriculteurs peinaient à comprendre ce modèle hybride, la Compagnie a reçu des déclarations de candidature représentant 7 500 hectares. La ministre de l’Agriculture a officiellement demandé à Arnaud Montebourg d’étudier la réplication de ce schéma dans d’autres filières végétales en difficulté : horticulture, houblon, olive ou encore lin.

Un capitalisme familial et territorial

Derrière ce projet se dessine une conception plus large du capitalisme productif. L’ancien ministre assume une préférence pour les entreprises à ancrage familial et territorial, dont la transmission ne serait pas pénalisée par une fiscalité qui, en traitant l’outil de travail comme un simple patrimoine, conduit les héritiers à vendre à des fonds d’investissement souvent étrangers.

La menace de prédation économique par des acteurs extra-européens, que Montebourg décrit dans d’autres secteurs stratégiques, donne à ce modèle de filière une dimension de souveraineté. L’enjeu dépasse la simple relocalisation d’une production : il s’agit de concevoir des structures capables de résister aux logiques de dépossession qui ont affecté d’autres pans de l’industrie française. L’agriculteur reste maître de sa terre, et la collectivité retrouve une capacité de production qu’elle avait abandonnée au marché mondialisé.

Ce qu’il faut retenir

La Compagnie des Amandes démontre qu’un modèle de relocalisation agricole peut fonctionner sans concentrer le foncier, en associant capital et travail dans des entités où l’exploitant garde le contrôle majoritaire. Le gouvernement y voit désormais un laboratoire pour reconstituer d’autres filières végétales disparues. Reste à transformer l’essai à une échelle qui dépasse le cas emblématique de l’amande.

*D’après un entretien de Arnaud Montebourg sur Forces Françaises de l’Industrie

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