Quand un journal annonce que « le baril de Brent repasse au-dessus de 100 dollars », il ne décrit qu’une moitié de la réalité. Car il existe deux prix du pétrole qui coexistent en permanence : celui des traders qui parient sur l’avenir, et celui, bien plus élevé en période de pénurie, que paient réellement les raffineurs pour être livrés. Cette double vie du marché, explicitée par l’économiste Jacques Sapir, révèle la fragilité d’un système souvent présenté comme homogène.

Quelle est la différence entre le prix futur et le prix de livraison du pétrole ?

Le prix futur est un prix spéculatif : c’est celui auquel un trader s’engage à acheter du pétrole dans quatre à six semaines, en pariant sur la situation politique à venir. Le prix de livraison est le prix effectif payé par le raffineur qui se fait réellement livrer le brut. En période d’abondance, les deux se rejoignent à quelques dollars près. En période de pénurie, l’écart peut atteindre 30 à 50 dollars par baril.

Deux mondes qui ne payent pas le même prix

Selon Jacques Sapir, les trois indices de référence dont parlent les médias, le WTI américain, l’Arabian Light du Moyen-Orient et le Brent de la mer du Nord, sont ce qu’on appelle des prix « au futur ». Autrement dit, lorsqu’un chiffre s’affiche à l’écran, il ne correspond pas au pétrole que l’on achète aujourd’hui, mais à celui que l’on prévoit d’acheter dans plusieurs semaines.

Ce prix se combine avec un autre, bien moins médiatisé : le prix d’achat effectif, celui que règle concrètement le raffineur pour se faire livrer sa cargaison. Pendant longtemps, comme le marché était en situation d’abondance, la différence entre les deux restait négligeable, de l’ordre de 2 à 4 dollars le baril, en plus ou en moins, sur un prix moyen situé entre 50 et 70 dollars.

La situation change radicalement dès que le marché bascule dans la pénurie. On passe alors d’un marché d’acheteur à un marché de vendeur, et les prix à la livraison peuvent grimper de 30 à 50 dollars au-dessus de l’indice affiché. C’est ainsi qu’au plus fort des tensions, les indices ont fait du yoyo autour de 100 dollars pendant que les prix de livraison réels dépassaient 150 dollars, avant de se stabiliser autour de 130 à 135 dollars.

Les traders donnent un prix à leurs espoirs politiques. Les gens des raffineries donnent un prix à la pénurie, et pour l’instant ce ne sont pas du tout les mêmes prix.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Pourquoi les traders et les raffineurs ne raisonnent pas de la même façon

Toute la mécanique repose sur une différence de logique. Le trader qui passe un contrat au futur fait un pari sur la situation politique : la paix ou la guerre, l’ouverture ou la fermeture d’une route maritime. Si la réalité contredit son pari, il peut casser le contrat en payant un dédit. Or, explique Jacques Sapir, lorsque le prix réel à la livraison dépasse largement le prix de l’indice, il devient parfaitement rentable de payer ce dédit pour revendre au plus offrant.

Le raffineur, lui, n’a pas ce luxe. Il a besoin physiquement de son pétrole, sous peine d’arrêter son outil de production. Et arrêter une raffinerie n’a rien d’anodin : ce ne sont pas des installations que l’on éteint et rallume avec un interrupteur. Une fois une tour de cracking arrêtée, il faut des semaines pour la remettre en marche. Cette contrainte technique explique des comportements qui, sur le papier, paraissent absurdes.

Jacques Sapir cite le cas d’un petit raffineur au Sri Lanka qui a payé son baril 286 dollars, soit près du triple des prix affichés. La raison est simple : il devait absolument éviter d’arrêter sa raffinerie et était donc prêt à payer n’importe quoi. Plus significatif encore, l’exemple indien : confrontée à une double pénurie, énergétique et pétrochimique, l’Inde achète le pétrole russe Ourals autour de 120 à 130 dollars, mais accepte de verser une prime de 10 dollars supplémentaires pour garantir que le contrat ne sera pas rompu au profit d’un acheteur plus généreux.

Un enjeu qui dépasse le carburant

Ce mécanisme prend toute son ampleur lorsqu’on comprend que le pétrole n’est pas qu’une source d’énergie. C’est aussi la matière première d’une large part de la chimie mondiale. Les pétroles lourds et soufrés servent à produire l’ammoniaque, puis l’urée, indispensables aux engrais azotés. Selon Jacques Sapir, ces engrais permettent de nourrir environ neuf milliards de personnes ; sans eux, on ne pourrait en faire vivre que deux milliards et demi.

Dès lors, une pénurie sur le marché pétrolier ne se traduit pas seulement par des tensions à la pompe. Elle remonte toute la chaîne, des sirops de maïs de l’agroalimentaire jusqu’à la production de blé et de riz. Le décalage entre les deux prix devient alors un indicateur redoutable : tant que le prix de livraison reste très supérieur à l’indice, c’est le signe que la pénurie est réelle et que la tension va, tôt ou tard, contaminer d’autres ressources.

Ce qu’il faut retenir

La prochaine fois qu’un titre annoncera un baril « stabilisé » autour de 100 dollars, il faudra se souvenir que ce chiffre ne dit rien de ce que payent réellement les industriels qui transforment le pétrole. Selon Jacques Sapir, ces deux prix finiront toujours par converger : soit par une hausse des indices, soit par une baisse des prix de livraison si la pénurie se résorbe. Comprendre ce double marché, c’est saisir pourquoi les crises pétrolières frappent bien au-delà du carburant, jusque dans nos assiettes.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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