Alors que la COP 30 vient de se tenir, un fossé structurel continue de paralyser les négociations climatiques internationales. Les grandes puissances occidentales pressent les pays en développement de réduire leurs émissions, mais ces derniers opposent un argument de justice historique que les capitales du Nord peinent à entendre jusqu’au bout. Un contentieux qui se chiffre en milliers de milliards.

Pourquoi les pays du Sud réclament-ils 1500 milliards de dollars de compensation climatique ?

Le blocage repose sur un principe simple : l’Occident a bâti sa prospérité industrielle sans aucune contrainte carbone pendant deux siècles. Exiger aujourd’hui des pays en phase de décollage qu’ils brident leur développement avec des normes que les puissances historiques n’ont jamais eu à respecter relève, selon eux, d’une injustice fondamentale. Les États du Sud posent donc une condition chiffrée à tout effort commun : l’Occident doit payer. La facture minimale avancée atteint 1500 milliards de dollars.

Un boxeur amputé d’un bras

L’image est parlante. Pour Alexandre Del Valle, auteur de La grande bascule géopolitique : le nouvel ordre post-occidental, la revendication des pays émergents ne date pas d’hier mais s’est durcie à mesure que le rapport de force mondial se recompose :

« Ce n’est pas normal que les normes internationales que vous avez mises en place nous demandent de nous restreindre dans l’émission de CO2 en période d’ascension accélérée, alors que vous, dans votre phase de développement, vous n’avez pas eu une main dans le dos. »

Autrement dit, on demande à des États qui décollent aujourd’hui de courir un marathon avec les bras attachés, quand les marathoniens d’hier ont eu le champ libre pour s’élancer.

Le mécanisme revendiqué est simple : un système de compensation qui ferait payer aux pays avantagés une part de l’effort exigé des pays en développement. Le fonds vert existe, des projets sont sur la table, mais l’Occident, selon Del Valle, n’est tout simplement pas prêt à sortir le carnet de chèques.

L’Inde et la Chine, fers de lance d’une bataille structurelle

Derrière la formule commode de « Sud global », Del Valle préfère parler de « the Rest », le reste du monde face à l’Occident. Dans cet ensemble composite, l’Inde et la Chine occupent une place particulière. Toutes deux sont encore en phase d’ascension économique accélérée et ne conçoivent pas de sacrifier leur décollage sur l’autel de normes qu’elles n’ont pas choisies.

La Chine participe volontiers aux efforts collectifs, souligne l’auteur, mais « elle se voit comme un pays en phase d’ascension » et refuse d’endosser des contraintes pensées par et pour l’Occident. Quant à l’Inde, elle est décrite comme « très active dans cette histoire », poussant avec constance la revendication d’une redistribution des charges.

Ce contentieux n’oppose pas seulement le Nord et le Sud. Il traverse l’architecture même des institutions internationales. Le Brésil et l’Inde réclament un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Occident bloque. Le climat n’est qu’un des théâtres où se joue cette redistribution du pouvoir mondial.

L’impasse européenne : l’exemple qui fragilise le discours occidental

Le blocage est d’autant plus gênant que l’Occident lui-même peine à tenir ses propres engagements. Pour réussir sa transition énergétique, l’Europe aurait besoin d’investissements massifs dans les infrastructures, les réseaux intelligents et l’interconnexion des énergies renouvelables. Or, comme le rappelle Del Valle, « nous ne sommes même pas capables de mettre cette somme pour tenir nos propres engagements sur le climat et il faudrait qu’on donne plus que cette somme au reste du monde. On voit bien que c’est une impasse ».

L’équation est donc la suivante : l’Europe n’a pas les moyens de sa propre transition, mais exige du reste du monde des efforts qu’elle-même ne finance pas. Le discours moralisateur des COP successives se heurte à ce réel budgétaire que les pays du Sud connaissent parfaitement.

Ce qu’il faut retenir

Le contentieux climatique entre l’Occident et les pays du Sud n’est pas un détail technique des COP, c’est l’un des symptômes majeurs de la désoccidentalisation du monde en cours. Les puissances émergentes ne demandent plus la charité, elles exigent une renégociation des règles du jeu. Face à cette demande de justice historique chiffrée à 1500 milliards de dollars, l’absence de réponse occidentale crédible alimente un divorce stratégique qui dépasse de loin la seule question du climat.

Entretien avec Alexandre Del Valle

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