La souveraineté française se décline sur tous les fronts, mais il est un domaine où le discours officiel contredit cruellement la réalité opérationnelle. L’autonomie stratégique, mantra répété par les gouvernements successifs, masque des dépendances capacitaires que les états-majors connaissent parfaitement mais que le débat public n’aborde presque jamais. L’historien et spécialiste de stratégie militaire Benoist Bihan, invité de la chaîne Front Populaire le 15 juillet 2026, a livré un constat sans fard sur ce sujet qui fâche.

Quelles sont les dépendances militaires concrètes de la France envers les États-Unis ?

Tout le monde connaît le parapluie nucléaire, mais la dépendance française va bien au-delà. Pour intervenir au Mali, l’armée française a eu besoin des avions de ravitaillement en vol, des drones de renseignement et d’une partie des capacités de transport aérien américains. Sans oublier les moyens spatiaux, où la France ne dispose pas de toutes les ressources nécessaires. Ces faits sont rarement admis dans le discours public sur l’autonomie stratégique.

Le mythe de l’opération Serval autonome

Le récit officiel présente souvent l’intervention au Mali comme une démonstration de la capacité d’action autonome de la France. La réalité décrite par Benoist Bihan est plus nuancée. Sans les moyens aériens et spatiaux américains, la facilité avec laquelle l’opération a été menée aurait été toute autre. L’historien militaire souligne que cette dépendance est plus conséquente que ce qu’on veut bien admettre en France. Il ne s’agit pas d’un simple appui logistique ponctuel mais d’un ensemble de capacités critiques sans lesquelles la projection de force française perd une grande partie de son efficacité.

Cette situation s’explique par un modèle militaire conçu depuis les années 1960 puis modifié après la guerre froide sur des critères essentiellement financiers. La France a privilégié des matériels coûteux et complexes en petite quantité, misant sur un rendement individuel élevé plutôt que sur la masse. Ce choix a créé des lacunes capacitaires que seuls les États-Unis peuvent combler dans la durée.

Une dépendance structurelle qui fragilise l’autonomie stratégique

Cette dépendance n’est pas seulement technique, elle est structurelle. Les coalitions ne sont plus une évidence. L’OTAN, souligne Benoist Bihan, est devenue un théâtre d’influence où chaque État pousse son intérêt national. L’Allemagne y affirme ses ambitions de leadership contre la France. Dans ce contexte, parier sur un appui américain automatique en cas de crise constituerait un risque stratégique majeur.

Le jour où la France a à défendre ses intérêts par les armes, elle risque de se retrouver dépourvue. Elle pourra mener des opérations puissantes mais pendant une très très courte durée. Notre armée est performante mais fragile : elle manque de munitions, d’effectifs, de cette masse qui permet d’envisager des opérations dans la durée.

Benoist Bihan (Front Populaire)

Le problème dépasse le cadre strictement militaire. Sans crédibilité militaire, la voix diplomatique de la France perd en autorité. Benoist Bihan rappelle une réalité stratégique fondamentale : la puissance militaire reste le socle de la souveraineté. Si un État n’est pas capable de réagir quand ses intérêts sont attaqués, des opportunistes saisiront l’occasion, y compris des pays qui se présentent comme des alliés.

L’impasse du modèle actuel

La France se trouve aujourd’hui dans une position inconfortable. L’arme nucléaire protège d’une menace d’invasion mais ne constitue pas une réponse à tous les types de conflits. Israël, puissance nucléaire, a été attaqué sur son territoire par l’Iran. Les États-Unis ont été mis en échec par l’Iran dans le détroit d’Ormuz. L’arme nucléaire est une condition nécessaire mais pas suffisante de la puissance militaire.

Le modèle militaire français a été conçu pour des interventions expéditionnaires de faible à moyenne intensité contre des adversaires technologiquement inférieurs, en coalition et avec appui américain. La guerre en Ukraine a démontré que les conflits contemporains réclament avant tout de l’endurance et de la masse, deux caractéristiques que l’armée française ne possède pas.

On a fait le choix d’avoir des matériels chers, complexes en petite quantité. Le problème, c’est que vous perdez aussi bien un avion à 300 millions qu’à 100 millions. L’accroissement des coûts des matériels de défense nous pose un problème parce qu’on ne peut pas avoir la masse. Or, on sait que les pertes peuvent arriver assez vite.

Benoist Bihan (Front Populaire)

Ce qu’il faut retenir

La dépendance militaire française aux États-Unis est une réalité opérationnelle que le discours sur l’autonomie stratégique ne peut plus masquer. Repenser cette situation exigerait un effort budgétaire massif et une refonte complète du modèle d’armée, deux conditions que Benoist Bihan juge absentes du débat public actuel. Sans ce sursaut, la France continuera de dépendre d’une puissance dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les siens.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire

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