L’expression « monde multipolaire » est entrée dans le langage courant, souvent pour désigner un monde hostile à l’Occident. Pourtant, la réalité géopolitique est plus nuancée. Selon Alexandre Del Valle, auteur d’un ouvrage sur ce qu’il nomme le « nouvel ordre post-occidental », la grande majorité des pays qui aspirent à ce nouveau système international ne cherchent pas à détruire l’Occident : ils veulent simplement pouvoir vivre selon leurs propres normes, sans interférence extérieure. Une distinction capitale pour comprendre les recompositions en cours.
Qu’est-ce que le monde multipolaire et la désoccidentalisation ?
Le monde multipolaire ne désigne pas un bloc uni contre l’Occident, mais un système où plusieurs pôles de puissance coexistent sans qu’une norme unique ne s’impose à tous. Pour Del Valle, la désoccidentalisation est un processus par lequel des États refusent que les valeurs, les institutions et les normes occidentales soient le standard universel. Ces pays veulent construire un avenir post-occidental, c’est-à-dire après l’hégémonie occidentale, pas nécessairement contre elle.
Concrètement, cela signifie :
- Une redistribution du pouvoir mondial, notamment dans les institutions comme le Conseil de sécurité de l’ONU, où l’Inde et le Brésil revendiquent un siège permanent.
- Le respect de zones d’influence régionales, où chaque puissance détermine ses propres règles sans intervention extérieure.
- Le plurinormativisme, concept porté par le ministre indien des Affaires étrangères, selon lequel plusieurs systèmes de valeurs peuvent coexister légitimement dans l’ordre international.
Un refus de la norme unique, pas une hostilité systématique
L’analyse développée dans l’entretien distingue trois blocs dans le monde actuel. Le premier est le bloc occidentiste, qui poursuit un projet globaliste visant à abolir les souverainetés au profit d’une gouvernance mondiale. Le deuxième est un bloc antioccidental radical (Russie, Chine, Corée du Nord, Iran), qui est prêt à l’affrontement direct. Mais le troisième bloc, qui représente environ 70 % de l’humanité, n’est ni antioccidental ni aligné : il veut simplement plus de part du gâteau.
Des pays comme les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte ou la Turquie, membre de l’OTAN, entrent dans cette catégorie. Ils ne rejettent pas l’Occident par principe, mais refusent la subordination. Del Valle cite le ministre indien des Affaires étrangères pour qui ce « monde multiplexe » n’est pas hostile à l’Occident, il lui signifie seulement :
« Occupez-vous de vos nations occidentales, recentrez-vous sur vos propres valeurs et nous sur les nôtres. Nous ne voulons plus d’interférence. »
Une opportunité pour la souveraineté européenne
Ce processus de désoccidentalisation n’est pas une menace pour les nations européennes, mais une opportunité historique de reprendre le contrôle de leur destin. Car le projet globaliste, en prétendant dissoudre les souverainetés dans un ordre international libéral, a surtout servi de cache-sexe à l’hégémonie américaine. Les États européens ont été les dindons de cette farce, perdant leur autonomie stratégique sans rien gagner en retour.
Si le monde se déglobalise, l’Europe sera contrainte de se recentrer sur ses propres intérêts. Ne pouvant plus imposer ses normes, elle devra redécouvrir la logique de souveraineté qu’elle a abandonnée. Les pays du Sud global ne demandent pas la destruction des nations occidentales, simplement qu’elles cessent de vouloir régenter la planète. Ce plurinormativisme offre un cadre pour penser une reconquête : chaque peuple reprend la maîtrise de ses choix, chez lui, selon ses propres valeurs.
La désoccidentalisation n’est donc pas le chaos annoncé par les prophètes du globalisme, mais le retour à un monde d’États souverains, où chacun redevient responsable de son destin. Une chance pour ceux qui n’ont jamais renoncé à l’idée de nation.
Ce qu’il faut retenir
Le monde multipolaire n’est pas une coalition antioccidentale, mais une aspiration à la diversité des normes et au respect des souverainetés. Pour les Européens attachés à l’indépendance de leurs nations, cette recomposition offre une fenêtre historique pour s’extraire d’un globalisme qui les a dépossédés. À eux de la saisir.
Entretien avec Alexandre Del Valle
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