Une bande de mer, quelques dizaines de kilomètres de large, et c’est toute l’économie mondiale qui retient son souffle. Le détroit d’Ormuz est l’un de ces points de passage obligés par lesquels transitent les hydrocarbures dont dépendent nos voitures, nos industries et jusqu’à notre alimentation. Comprendre son importance, c’est comprendre à quel point l’Europe importatrice reste vulnérable.
Pourquoi le détroit d’Ormuz est-il si important pour le pétrole mondial ?
Le détroit d’Ormuz est un goulot d’étranglement par lequel passe une part considérable du pétrole mondial. Selon l’analyse développée par l’économiste Jacques Sapir, une crise dans cette zone bloque entre 12 et 13 millions de barils par jour, soit environ 12 à 13 % de la consommation mondiale. Comme tout flux maritime est obligé d’y transiter, ce passage devient un point de vulnérabilité majeur pour l’économie globalisée.
Un goulot d’étranglement parmi d’autres
Le détroit d’Ormuz n’est pas un cas isolé. Il fait partie d’un ensemble de passages stratégiques qui structurent le commerce mondial. Un détroit, rappelons-le, est une bande de mer resserrée qui sépare deux terres et par laquelle les navires sont contraints de passer, comme on est obligé de prendre la porte pour entrer dans un appartement.
Aux côtés d’Ormuz, on trouve le détroit de Bab-el-Mandeb, à l’entrée de la mer Rouge, le détroit de Malacca entre la Malaisie et Singapour, ainsi que le détroit de Gibraltar. Chacun constitue ce que Jacques Sapir décrit comme un point de vulnérabilité : dès qu’un pays se dote d’une marine ou de moyens de destruction maritime suffisants, il peut bloquer ce passage ou le rendre excessivement coûteux.
Pour mesurer les enjeux, un exemple parlant a été avancé au cours de l’entretien : le canal de Panama ne capte que 5 % du commerce mondial, et cela rapporte pourtant chaque année environ 200 millions de dollars à l’État panaméen. Sachant que près de 70 à 75 % du commerce mondial passe par la mer, on imagine l’ampleur des flux concentrés sur Ormuz, Bab-el-Mandeb et Malacca.
L’arme de la menace, sans tirer un seul coup
L’un des points les plus révélateurs de l’analyse de Jacques Sapir concerne la manière dont un détroit peut être « fermé » sans même qu’un navire soit coulé.
Les Iraniens n’ont pas besoin de couler des bateaux dans le détroit d’Ormuz pour le bloquer, il suffit qu’ils fassent peser la menace de le couler pour faire monter les primes d’assurance à des niveaux absolument insupportables par tout assureur.
Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Autrement dit, la simple menace crédible suffit à paralyser le trafic. Les compagnies maritimes ne peuvent plus assurer leurs cargaisons à un coût raisonnable, et les navires cessent de circuler. C’est un levier géopolitique redoutable, qui explique pourquoi la maîtrise de ces passages a toujours été un enjeu de puissance.
Cette logique n’est pas nouvelle. Jacques Sapir rappelle que les anciens empires coloniaux, en particulier les Britanniques, ont accordé une importance stratégique majeure à ces détroits. La Grande-Bretagne a ainsi maintenu une présence en Malaisie et à Singapour jusqu’aux années 1960, et une présence militaire dans le golfe arabo-persique jusqu’à la fin des années 1960 et le début des années 1970, avant de passer la main aux États-Unis. Une continuité que l’on retrouve aujourd’hui : les principales bases militaires américaines dans le monde ne sont jamais très éloignées des détroits, des pays pétroliers ou des grandes routes commerciales.
Bien plus que du carburant : la chimie et l’alimentation
L’importance d’Ormuz ne se réduit pas au volume de pétrole qui y transite. La qualité du pétrole concerné aggrave considérablement les conséquences d’un blocage. Selon Jacques Sapir, ce qui passe par cette zone est essentiellement du pétrole lourd, particulièrement adapté aux besoins de la pétrochimie.
Or le pétrole n’est pas seulement une source d’énergie, c’est aussi une matière première pour la chimie. Un blocage à Ormuz ne prive pas seulement le monde de 12 à 13 % de sa consommation énergétique. Il affecte la production de produits pétrochimiques dans des proportions bien supérieures : de l’ordre de 40 % pour l’ammoniaque, indispensable à la fabrication des engrais, et 35 % pour l’hélium.
C’est là que la chaîne de dépendance devient vertigineuse. Sans engrais azotés, produits à partir du pétrole lourd, la production agricole s’effondre. Jacques Sapir rappelle un ordre de grandeur qui donne le tournis :
Avec les engrais azotés, on peut faire vivre à peu près 9 milliards de personnes sur cette planète. Sans les engrais azotés, on ne peut en faire vivre que 2 milliards et demi.
Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Un détroit fermé, ce sont donc à terme des rendements agricoles en baisse, des tensions sur le blé, le maïs et le riz, et une insécurité alimentaire qui remonte toute la chaîne jusqu’à nos supermarchés.
Une leçon de souveraineté pour l’Europe
Cette dépendance aux détroits illustre une vulnérabilité structurelle des économies importatrices. L’Europe, qui produit peu d’hydrocarbures sur son sol, se retrouve suspendue à la libre circulation dans des passages qu’elle ne contrôle pas et qui peuvent être fermés par la seule volonté d’un acteur régional.
À la différence d’un pays comme la Russie, exportateur net de ressources naturelles, l’Union européenne dépend d’approvisionnements lointains dont la sécurité repose sur la stabilité de quelques points géographiques précis. Autour du détroit d’Ormuz, on trouve d’ailleurs déjà des dispositifs de contournement, comme l’oléoduc saoudien qui rejoint la mer Rouge et permet de continuer à exporter 3,5 millions de barils par jour sans passer par le détroit. Mais ces alternatives restent partielles.
Ce qu’il faut retenir
Le détroit d’Ormuz concentre à lui seul une vulnérabilité qui dépasse largement la question du carburant : énergie, chimie, engrais et sécurité alimentaire mondiale y sont liés par une chaîne de dépendances. Pour un pays soucieux de sa souveraineté, la maîtrise ou du moins la diversification des voies d’approvisionnement n’est pas un luxe théorique, mais une question de survie économique.
*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
