Depuis les années 1960, la France a fait de la dissuasion nucléaire le socle de sa stratégie de défense. Cette doctrine, héritée du général de Gaulle, a structuré l’ensemble de notre appareil militaire. Pourtant, les conflits contemporains révèlent une réalité que nos responsables politiques peinent à admettre publiquement : l’arme suprême ne protège pas de tout. Entretien avec Benoist Bihan, historien et spécialiste de stratégie militaire, qui décortique ce tabou stratégique français.
La dissuasion nucléaire est-elle une garantie absolue de souveraineté ?
Non, répond Benoist Bihan. Plusieurs exemples récents le démontrent :
- La Russie, puissance nucléaire, est attaquée régulièrement sur son territoire par l’Ukraine.
- Israël, puissance nucléaire non officiellement déclarée, a subi des frappes répétées de l’Iran sur son sol.
- Les États-Unis, première puissance nucléaire et conventionnelle mondiale, ont été mis en échec devant le détroit d’Ormuz par les Iraniens.
« On voit bien que finalement, c’est bien l’arme nucléaire. C’est important. Ça vous donne un poids que n’ont pas les autres pays dans le système international, mais ça n’est absolument pas suffisant. »
Benoist Bihan (Front Populaire)
Un parapluie qui a justifié un sous-investissement chronique
Le rôle initial de la dissuasion nucléaire française était précis : éviter au pays de revivre une guerre d’usure comme en 1914-1918, où la substance humaine et industrielle de la nation est consommée dans le combat. Cette orientation a produit un biais stratégique persistant, que Benoist Bihan résume ainsi : « De toute façon, nous sommes une puissance nucléaire, il peut rien nous arriver. »
Conséquence directe : la France a maintenu un effort de défense modeste, en deçà des besoins réels. L’historien rappelle que le pays dépense très peu pour ses forces armées et n’a « jamais dépensé aussi peu probablement ». La dissuasion a servi de justification implicite pour réduire l’outil conventionnel à un format d’opérations expéditionnaires, loin des exigences d’un conflit de haute intensité.
Un outil conventionnel pensé pour un autre monde
Le modèle militaire français a été conçu pour des interventions de faible à moyenne intensité, contre des adversaires technologiquement inférieurs, et le plus souvent en coalition avec un appui américain conséquent. C’était le cas au Mali, où la France dépendait des avions ravitailleurs, du renseignement et des drones américains.
Aujourd’hui, ce modèle montre ses limites. L’armée française est performante mais fragile : manque de munitions, effectifs insuffisants, incapacité à tenir dans la durée. Comme le souligne Benoist Bihan, « la France ne sait pas tenir longtemps ou alors uniquement à tout petit format. » Or l’enseignement des conflits contemporains, de l’Ukraine au Moyen-Orient, est qu’il existe une prime à l’endurance.
Le paradoxe de la puissance nucléaire vulnérable
L’affaiblissement de l’outil conventionnel place la France dans une situation paradoxale. Le parapluie nucléaire protège effectivement contre une menace existentielle d’invasion. Mais il ne dissuade pas un adversaire de mener des actions de déstabilisation, des cyberattaques d’envergure ou des opérations de pression sur nos intérêts à l’étranger.
Benoist Bihan rappelle que la Russie « s’en prend aux intérêts français », notamment en Afrique. Cette agressivité ne relève pas de la guerre nucléaire, mais d’une conflictualité intermédiaire que notre outil conventionnel doit pouvoir contrer. Sans cela, un État perd en crédibilité diplomatique, puis économique.
Ce qu’il faut retenir
La dissuasion nucléaire reste une condition nécessaire de la souveraineté française, mais elle n’en est plus une condition suffisante. Dans un monde où les rapports de puissance se redéfinissent rapidement, la France doit repenser son outil conventionnel pour faire face à des menaces qui n’ont pas attendu le feu nucléaire pour s’exprimer. La question n’est plus de choisir entre dissuasion et forces classiques, mais de comprendre que l’une ne tient pas sans les autres.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire
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