Sur les réseaux sociaux, l’affirmation revient sans cesse : les États-Unis seraient devenus autosuffisants en énergie, capables de se passer du reste du monde. La réalité est bien plus complexe. Selon l’économiste Jacques Sapir, cette autosuffisance affichée relève largement du mythe, et pour une raison technique que peu de commentateurs prennent en compte : le pétrole n’est pas un produit uniforme.

Les États-Unis sont-ils vraiment autosuffisants en pétrole ?

Non, pas réellement. Comme l’explique Jacques Sapir, les États-Unis exportent effectivement plus de pétrole qu’ils n’en importent en volume. Mais ils exportent un pétrole léger et importent un pétrole lourd indispensable à leur industrie chimique. Leur autosuffisance ne serait réelle que si le pétrole était un produit homogène, ce qui n’est pas le cas. Ils restent donc dépendants de sources extérieures de pétrole lourd.

Un pétrole n’est pas le pétrole : la clé de tout

Le raisonnement de Jacques Sapir repose sur une distinction que la plupart des discours médiatiques ignorent. Il n’existe pas un pétrole, mais des pétroles, que l’on peut classer selon deux axes : leur densité, qui définit des pétroles légers ou lourds, et leur teneur en soufre.

Cette distinction n’a rien d’anecdotique, car elle détermine deux usages radicalement différents. Les pétroles légers, faciles et simples à raffiner, sont privilégiés comme source d’énergie. Les pétroles lourds et fortement soufrés, eux, sont précieux pour la chimie. Car le pétrole n’est pas seulement un carburant : c’est aussi une matière première pour toute une industrie chimique qui produit engrais, plastiques, hélium et bien d’autres composés.

Quand on parle du pétrole, il y a pas le pétrole, il y a les pétroles justement.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

C’est là que se situe la vulnérabilité américaine. Les raffineries des États-Unis, en particulier celles concentrées dans le golfe du Mexique, ont été construites pour traiter du pétrole lourd, essentiellement le fameux Arabian Heavy Crude d’Arabie Saoudite, et dans une moindre mesure celui du Venezuela. Or ce pétrole lourd, les États-Unis ne le produisent pas en quantité suffisante. Leur production nationale est majoritairement légère.

Reconvertir une raffinerie : un obstacle industriel majeur

On pourrait imaginer que les raffineries américaines s’adaptent simplement au pétrole disponible. Mais Jacques Sapir insiste sur un point essentiel : une raffinerie est conçue pour traiter un type précis de pétrole. Aux États-Unis comme en Inde, un raffineur ne demande pas « du pétrole », il demande du pétrole d’une qualité déterminée.

Changer de qualité de brut suppose de rééquiper industriellement l’installation, une opération longue et coûteuse. Cette rigidité technique explique que les États-Unis ne peuvent pas se contenter de leur propre production légère : leurs infrastructures réclament un pétrole lourd qu’ils sont obligés d’importer.

Sapir donne d’ailleurs un indicateur concret de cette dépendance. Le pétrole lourd sert à produire l’ammoniaque, elle-même transformée en urée, base des engrais azotés. Or le prix de l’urée a doublé sur la bourse de la Nouvelle-Orléans, passant d’environ 360 dollars la tonne métrique avant la guerre à plus de 720 dollars. Une envolée qui, selon lui, aura des conséquences directes sur la production américaine de blé et de maïs, faute d’engrais en quantité suffisante.

Un modèle économique gourmand et des ressources dispersées

Au-delà du seul pétrole, Jacques Sapir souligne que les États-Unis reposent sur un modèle économique particulièrement dispendieux en énergie et en ressources naturelles. Le pays importe ainsi de l’électricité du Canada, produite dans les grands barrages de la Manicouagan, pour alimenter la mégalopole du Nord-Est, de Boston à Washington.

L’eau constitue un autre point de fragilité majeur. Le développement de villes en plein désert, comme Las Vegas, et surtout d’une agriculture entièrement irriguée en Californie, place le pays en situation de stress hydrique chronique. La plaine centrale de Californie, très sèche, est pourtant devenue la principale zone de production fruitière du pays. Résultat : le fleuve Colorado, surexploité, est aujourd’hui quasiment asséché à son débouché vers la mer, nourrissant des tensions permanentes entre les États-Unis et le Mexique, mais aussi entre États fédérés américains.

Ce paradoxe est le cœur de l’analyse de Sapir. Malgré une puissance technologique et industrielle considérable, malgré des réserves importantes sur leur sol, les États-Unis demeurent tributaires d’importations massives, aussi bien pour leur industrie que pour leurs besoins fondamentaux. Sapir le formule sans détour : contrairement à la Russie, exportatrice nette de ressources naturelles, les États-Unis en consomment plus qu’ils n’en produisent.

Cette dépendance éclaire aussi la géopolitique américaine. Selon lui, quelle que soit la couleur politique du président, chaque dirigeant se heurte à la même réalité de terrain : le pays surconsomme des ressources et doit aller les chercher ailleurs. C’est une contrainte structurelle, pas un choix idéologique.

Ce qu’il faut retenir

L’idée d’une Amérique énergétiquement indépendante ne résiste pas à l’examen technique. Comme le montre Jacques Sapir, les États-Unis exportent un pétrole léger tout en important un pétrole lourd sans lequel leur industrie chimique et leur agriculture s’effondreraient. Derrière l’image du géant pétrolier se cache donc une dépendance bien réelle, révélatrice des limites concrètes de la puissance américaine.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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