Depuis le milieu des années 2000, des États et des fonds d’investissement achètent ou louent des surfaces agricoles gigantesques à l’étranger, souvent en Afrique. Ce phénomène, désigné par le terme anglais de land grabbing, soulève une question centrale : à qui appartiendra la terre nourricière dans un monde confronté à la pénurie ? Les analyses développées par l’économiste Jacques Sapir permettent d’en saisir les logiques profondes.

Qu’est-ce que l’accaparement des terres agricoles et pourquoi vise-t-il l’Afrique ?

Le land grabbing désigne l’acquisition, par achat, location ou concession, de vastes zones cultivables (généralement plus de 10 000 hectares) par des entreprises ou des États étrangers, dans le but de produire des denrées destinées à l’exportation. L’Afrique est particulièrement visée car elle concentre l’essentiel des terres cultivables encore disponibles dans le monde, avec plusieurs centaines de millions d’hectares exploitables. Ce mouvement est fréquemment qualifié de néocolonisation.

Une ampleur qui dépasse l’imagination

Les chiffres donnent le vertige. Entre 2006 et 2011, près de 30 millions d’hectares de terres, soit l’équivalent de la surface agricole utile française, ont fait l’objet de transactions à travers le monde. Après le pétrole, les minerais et les terres rares, ce sont désormais les terres à cultiver qui deviennent un enjeu stratégique de la mondialisation.

La durée de ces contrats interpelle tout autant que leur surface. Les baux s’étalent le plus souvent sur des périodes de 30 à 99 ans, mais certaines transactions portent sur des concessions allant jusqu’à mille ans. Autrement dit, des pans entiers du territoire d’un pays échappent à son contrôle effectif pour des générations.

Autre élément révélateur : la légèreté juridique de ces opérations. Un contrat d’exploitation d’un gisement de pétrole représente généralement entre 400 et 1000 pages, tant les aspects techniques, assurantiels et logistiques sont complexes. À l’inverse, un contrat d’achat de terres agricoles portant sur plusieurs hectares et courant sur un siècle peut tenir en deux pages seulement. Ce déséquilibre en dit long sur le rapport de force entre les acquéreurs et les pays vendeurs.

Qui achète, et pour quelles raisons ?

Les acquéreurs se répartissent en plusieurs catégories aux logiques distinctes. On trouve d’abord des pays désertiques, capables de produire peu de nourriture sur leur propre sol, comme l’Arabie Saoudite, qui achète des terres en Indonésie et en Mauritanie. Viennent ensuite les pays à forte population, comme la Chine, qui doivent nourrir des masses considérables. Il y a également les États confrontés à l’exiguïté de leur territoire, comme la Corée du Sud ou le Japon, contraints d’aller chercher ailleurs les surfaces qui leur manquent. Enfin, certains acteurs relèvent d’une pure logique d’agrobusiness, cherchant à maximiser leurs profits, à l’image des États-Unis.

Les acquisitions peuvent se faire directement, par les États eux-mêmes, ou passer par des intermédiaires financiers : fonds de pension, fonds d’investissement ou grandes exploitations agricoles (les agroholdings). Les flux dessinent une carte parlante : la Chine s’intéresse déjà à l’Ukraine et à ses fameuses terres noires, le tchernoziom, riches en potassium et en fer, considérées comme parmi les meilleures du monde. L’Égypte achète en Ouganda, l’Italie en Argentine, les États-Unis au Soudan.

Jacques Sapir met toutefois en garde contre une vision trop uniforme du phénomène. Toutes les terres ne se valent pas, en raison des différences d’approvisionnement en eau, d’ensoleillement et de conditions climatiques. Surtout, il faut s’interroger sur ce qui est produit sur ces terres. Il cite un exemple particulièrement absurde du point de vue de la rationalité énergétique :

Quelle est la logique qui unit un achat de terre par des compagnies chinoises en Éthiopie pour produire des tulipes qu’on va exporter par avion vers les Pays-Bas ?

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Certaines acquisitions ne visent d’ailleurs pas la quantité mais la qualité : la Chine achète des terres non polluées afin d’y produire des denrées de meilleure facture.

Un enjeu de souveraineté alimentaire mondiale

Derrière ces transactions se joue une question autrement plus grave : celle de la capacité à nourrir l’humanité. Selon les projections évoquées, la production agricole devra croître de 70 % d’ici à 2050 pour répondre à l’augmentation des besoins de la population. Or les terres cultivables sont rares, inégalement réparties, et n’augmentent que faiblement.

Cette pression est aggravée par un facteur que souligne fortement Jacques Sapir : la dépendance de l’agriculture moderne aux engrais azotés, eux-mêmes dérivés du pétrole.

Avec les engrais azotés, on peut faire vivre à peu près 9 milliards de personnes sur cette planète. Sans les engrais azotés, on ne peut en faire vivre que 2 milliards et demi.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Toute tension sur le prix ou la disponibilité du pétrole lourd, matière première de l’ammoniac puis de l’urée, se répercute donc directement sur la production alimentaire. Sapir décrit ainsi un enchaînement redoutable : la pénurie d’engrais réduit les rendements du maïs aux États-Unis, ce qui pousse à cultiver du soja à la place, ce qui provoque à son tour une pénurie de sirop de maïs indispensable à l’industrie agroalimentaire, en Amérique comme en Europe. La chaîne de production alimentaire mondiale se révèle bien plus fragile qu’on ne l’imagine.

Ce qu’il faut retenir

Le land grabbing n’est pas un simple mouvement spéculatif : il constitue une prise de contrôle durable de la ressource la plus vitale qui soit, la terre nourricière, par les puissances les plus riches ou les plus peuplées au détriment des pays du Sud. Dans un contexte de pénurie annoncée et de dépendance aux engrais dérivés du pétrole, la question de la souveraineté alimentaire, pour les nations concernées comme pour la France, mérite d’être placée au cœur du débat.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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