Treize ans après l’intervention militaire franco-britannique qui a provoqué la chute de Mouammar Kadhafi, le constat est accablant. Là où Paris et Londres promettaient d’apporter la démocratie et de sécuriser leurs intérêts énergétiques, ils n’ont récolté que chaos régional, déstabilisation durable et ressentiment profond. La Libye est devenue le laboratoire de tout ce qu’une intervention néocoloniale peut produire de pire.

Qu’a vraiment produit l’intervention en Libye sur le plan stratégique, économique et humain ?

L’opération de 2011 visait officiellement à protéger les populations civiles et à promouvoir un ordre démocratique. Elle a en réalité permis l’installation de milices islamistes liées à l’ancien Al-Qaïda à Tripoli, évinçé les compagnies italiennes au profit de la Turquie et du Qatar, installé des missiles russes à 300 kilomètres des bases de l’OTAN en Italie du Sud, et provoqué un ressentiment africain durable contre la France, accusée d’avoir orchestré l’exécution barbare de Kadhafi après avoir bénéficié de sa coopération sécuritaire.

Les véritables motivations : une guerre pour l’énergie

Alexandre Del Valle, dans son ouvrage Le nouvel ordre post-occidental, ne mâche pas ses mots. Derrière la rhétorique humanitaire, c’est l’appétit des compagnies pétrolières qui a dicté l’agenda. L’Italie, ancienne puissance coloniale, contrôlait l’essentiel des hydrocarbures libyens via ENI, la grande compagnie nationale italienne. Une position dominante que British Petroleum et Total entendaient bien contester.

« Ceux qui ont voulu cette opération, c’est surtout British Petroleum et des gens qui voulaient œuvrer pour les intérêts de Total. »

Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Mais ce calcul cynique a fait long feu. Aujourd’hui, le contrôle de la Libye est partagé entre les Turcs et les Qataris à l’ouest, et les Émirats appuyés par les Russes et le maréchal Haftar à l’est. Les compagnies franco-britanniques, elles, n’ont pas pris le dessus.

Le chaos islamiste : exhumer Al-Qaïda pour renverser Kadhafi

La dimension la plus scandaleuse de l’opération reste l’alliance objective avec les milices islamistes. Pour venir à bout du régime libyen, Paris et Londres n’ont pas hésité à armer et financer des groupes djihadistes, recyclant d’anciens cadres d’Al-Qaïda avec l’argent du Qatar. Abdelhakim Belhaj, ancien émir du Groupe islamique combattant libyen, s’est ainsi retrouvé propulsé au pouvoir à Tripoli. Un détail troublant : il est devenu milliardaire sur le trafic de clandestins.

« On a quand même exhumé des anciens d’Al-Qaïda avec Belhaj qui est devenu un milliardaire sur le trafic de clandestin, et c’est ça qu’on a mis au pouvoir à Tripoli pour renverser Kadhafi. »

Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’opération visait également à priver la Russie d’un allié en Méditerranée. Résultat : non seulement Moscou a conservé ses bases en Syrie, mais les Russes ont pu se replier en Libye, installant des systèmes d’armes capables de frapper le flanc sud de l’OTAN.

L’humiliation posthume de Kadhafi et la colère africaine

Au-delà des calculs géopolitiques, c’est la mise en scène macabre de la mort de Kadhafi qui a provoqué une onde de choc durable sur tout le continent. L’ancien guide libyen, qui finançait l’Union africaine et se posait en leader du panafricanisme, a été égorgé, sodomisé et filmé. Une séquence barbare largement perçue comme un message envoyé par les Européens à toute l’Afrique : voilà ce qui arrive à ceux qui croient pouvoir traiter d’égal à égal avec l’Occident.

Comme le souligne Del Valle, même les Africains francophones qui n’étaient pas favorables à Kadhafi en veulent aujourd’hui à la France. Le contraste entre les services rendus par Kadhafi (sécurité, lutte antiterroriste) et la sauvagerie de son exécution est devenu un symbole de la duplicité européenne.

La leçon syrienne et l’échec en cascade

La Libye n’est pas un cas isolé. Del Valle établit un parallèle éclairant avec la Syrie, où l’Occident a tenté la même stratégie (financer des islamistes pour renverser un régime allié de Moscou) avec le même insuccès. En Syrie, Abou Mohammed al-Joulani, créature indirecte du programme CIA Timber Sycamore, a finalement échappé à ses créateurs et honoré les contrats stratégiques de Bachar al-Assad avec la Russie après avoir pris le pouvoir.

Cette incapacité à anticiper le comportement des « golems » qu’on a soi-même créés est le fil rouge des interventions occidentales récentes. Del Valle en tire une leçon cinglante : les plans de déstabilisation ne réussissent jamais comme prévu, et les puissances qui les ourdissent finissent presque toujours par se prendre les pieds dans le tapis.

Ce qu’il faut retenir

La guerre de Libye n’a pas été un échec accidentel. C’est une opération qui a produit l’exact inverse de ses objectifs affichés, tout en infligeant à la réputation française en Afrique une blessure dont nous n’avons pas fini de payer le prix. Douze ans après, le chaos libyen profite à nos concurrents stratégiques, les missiles russes menacent l’OTAN depuis le sud, et le souvenir de Kadhafi sert de repoussoir définitif à toute coopération de long terme entre Paris et le continent africain.


*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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