La reconnaissance d’un État palestinien par la France, affichée comme un geste en faveur de la cause palestinienne, relève en réalité d’une manœuvre diplomatique bien plus complexe. Selon l’analyste géopolitique Alexandre Del Valle, cette initiative portée par Emmanuel Macron sert avant tout les intérêts de l’Arabie Saoudite, qui cherche une couverture politique pour rejoindre les accords d’Abraham sans s’aliéner son opinion publique.

Pourquoi la reconnaissance française de la Palestine est-elle un service rendu à l’Arabie Saoudite ?

L’Arabie Saoudite, qui était sur le point d’intégrer les accords d’Abraham avant le 7 octobre, a dû faire marche arrière sous la pression de la rue arabe. La reconnaissance d’un État palestinien par la France et d’autres pays occidentaux offre à Riyad une justification pour reprendre le processus de normalisation avec Israël : elle pourra dire à sa population qu’une solution diplomatique pour la Palestine avance. Comme l’explique Del Valle :

« Macron en faisant le beau avec moi, je reconnais la Palestine, comme il est le premier sur l’Ukraine, il va être le premier sur la Palestine. Mais c’est que de la com. »

Car reconnaître une Palestine qui n’a ni territoire unifié, ni souveraineté réelle sur ses frontières, son ciel ou sa mer, n’a pas de portée concrète immédiate. C’est un geste symbolique qui permet surtout à Riyad de débloquer une situation diplomatique gelée depuis plus d’un an.

Une reconnaissance sans substance

Pour qu’un État existe véritablement, il doit contrôler son territoire, sa population et ses institutions. Or la Palestine est fragmentée : Gaza est enclavée et séparée de la Cisjordanie, elle-même grignotée par les implantations. Les Palestiniens sont dispersés entre plusieurs pays (Liban, Syrie, Jordanie) et l’Autorité palestinienne n’exerce aucune souveraineté effective sur les airs ou la mer.

Del Valle le rappelle sans détour :

« Reconnaître la Palestine qui n’a pas de territoire fixe, qui n’a pas de frontière, qui n’a pas de souveraineté, qui ne contrôle pas la mer ni les airs. On va pas aller très loin avec un état qui n’a aucune souveraineté et qui est grignoté et séparé en plusieurs morceaux. »

Pourtant, en droit international, la reconnaissance par une majorité d’États peut conférer une existence juridique, même à une entité qui n’a pas les attributs concrets de la souveraineté. C’est précisément cette brèche qu’exploite la diplomatie française : donner une apparence de progrès pour la cause palestinienne, tout en facilitant la manœuvre saoudienne.

L’Iran, ennemi commun et moteur des accords

Si les pays arabes cherchent à normaliser leurs relations avec Israël, c’est avant tout parce que l’Iran reste leur ennemi existentiel. Pour la Jordanie, les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite et même le Maroc, la menace iranienne pèse bien plus lourd que la solidarité affichée avec les Palestiniens.

Le Maroc illustre parfaitement cette logique d’intérêts froids. Son entrée dans les accords d’Abraham était un deal : en échange de la normalisation avec Israël, les Émirats ont fait du lobbying pour que la communauté internationale reconnaisse la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Un objectif vital pour Rabat, qui ne sera sacrifié ni à l’émotion pro-palestinienne ni aux manifestations de rue.

Quant à l’Arabie Saoudite, ses relations avec l’administration Biden étaient exécrables, mais l’arrivée de Donald Trump change la donne. Les liens sont solides, tant sur le plan idéologique que sur celui des affaires. Riyad a donc tout intérêt à rejoindre les accords d’Abraham. Il lui fallait simplement un prétexte pour le faire accepter en interne.

Ce qu’il faut retenir

La reconnaissance d’un État palestinien par la France est moins un acte de rupture avec Israël qu’un outil diplomatique au service de la normalisation régionale. Elle offre à l’Arabie Saoudite la couverture politique nécessaire pour intégrer les accords d’Abraham. Une illustration de plus que les États n’ont pas de sentiments, seulement des intérêts.

Entretien avec Alexandre Del Valle

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