Face aux batailles mémorielles qui fracturent les sociétés occidentales, un détour par la Russie offre un contraste saisissant. Là où la France semble perpétuellement déchirée par ses querelles historiques, la Russie manifeste une étonnante capacité à absorber son passé sans se laisser paralyser par la culpabilité. L’explication, avance Pierre-Yves Rougeyron dans un entretien estival pour le Cercle Aristote, tient à une différence fondamentale : le rapport au pardon des morts dans la tradition orthodoxe.
D’où vient la différence de rapport à la culpabilité historique entre la Russie et la France ?
La divergence s’enracine dans une conception théologique distincte du statut des morts. Dans la tradition orthodoxe russe, explique Pierre-Yves Rougeyron en s’appuyant sur les travaux de l’historien François-Georges Dreyfus, les morts se pardonnent entre eux. Cette particularité rend extrêmement difficile toute tentative de culpabilisation collective : comment accabler un Russe pour les crimes de Staline si, dans sa culture spirituelle, les morts ont déjà réglé leurs comptes ?
La France, à l’inverse, hérite d’une tradition catholique et républicaine où l’honneur des morts engage les vivants. Ce lien non résolu fait de chaque grande figure historique un potentiel champ de bataille, chaque période sombre une plaie qui ne cicatrise jamais vraiment.
« Il est très difficile de culpabiliser un Russe parce que Staline est mort. Nous avons le problème de l’honneur et de la mémoire des morts. Et donc parce que nous n’arrivons pas à nous unir au-delà d’eux, souvent ce sont nos grands hommes qui font taire les querelles mémorielles par un grand acte. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Les fractures mémorielles françaises, un héritage non résolu
L’historien identifie deux types de guerres mémorielles qui fragilisent la France : la querelle franco-française, ce contentieux permanent entre familles spirituelles du pays, et la guerre menée par nos adversaires contre notre récit national. La première nourrit la seconde : nos divisions internes offrent des angles d’attaque à ceux qui veulent fracturer définitivement l’identité française.
La liste des dossiers sensibles est longue : rapport à l’ancienne France, aux colonies et au lobby colonial, à la question sociale et à la Commune, à Vichy et aux guerres coloniales, sans oublier la disqualification de nos héros par des lectures anachroniques. Chaque querelle non soldée devient une brèche dans l’édifice national.
Ce qui change aujourd’hui, souligne Rougeyron, c’est l’instrumentalisation de ces blessures par des acteurs extérieurs. Il évoque le cas d’un militant se revendiquant du camp indigéniste qui assène qu’il n’y a jamais eu de langue française unifiée. Une telle rhétorique ne s’improvise pas : elle puise dans une connaissance intime des fractures françaises, souvent transmise par des relais intellectuels qui maîtrisent parfaitement nos débats internes.
Le précédent russe : solder le passé pour affronter les batailles présentes
La méthode russe ne consiste pas à effacer les crimes du passé, mais à les intégrer dans un récit national qui ne s’y enferme pas. C’est une posture que l’historien juge nécessaire pour la France, à condition d’y parvenir par un travail historiographique sérieux plutôt que par l’oubli.
L’exemple du général de Gaulle est à cet égard éclairant. En réintégrant les catholiques dans la vie politique par la Résistance, il a soldé un siècle de querelle anticléricale née de la loi de 1905. Un geste fort, un moment historique qui transcende les divisions héritées et fabrique de l’unité par l’action.
Le parallèle avec la Russie contemporaine est frappant : nationalistes et communistes russes ont su dépasser leurs antagonismes pour reconstruire un roman national capable de résister aux assauts extérieurs. La France, elle, reste une « maison divisée contre elle-même », vulnérable à quiconque souhaite exploiter ses failles.
Ce qu’il faut retenir
Le rapport apaisé de la Russie à son histoire ne tient pas du déni mais d’une conception spirituelle du pardon qui libère les vivants du poids des morts. Pour la France, le chemin vers une mémoire nationale réconciliée passe par un travail de vérité historique qui, sans rien céder au négationnisme, refuserait la culpabilité perpétuelle. Seule une nation capable de regarder son passé en face, sans s’y enfermer, pourra affronter les batailles identitaires d’aujourd’hui.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
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