L’Europe erre aujourd’hui dans le grand jeu géopolitique comme un acteur qui aurait appris son rôle dans un script dont il n’a jamais saisi l’ironie. Alors que les Américains et les puissances du Sud global ajustent leurs stratégies à la réalité des rapports de force, les élites du Vieux Continent persistent à confondre la mondialisation, phénomène économique et technique, avec le mondialisme, projet idéologique globaliste. Cette confusion n’est pas un accident. Elle est, selon Alexandre Del Valle, la clé de voûte qui explique l’aveuglement stratégique européen des trente dernières années.
Quelle est la différence entre mondialisation et mondialisme ?
La distinction est à la fois simple et lourde de conséquences. La mondialisation est un fait : c’est l’interconnexion croissante des économies, des chaînes logistiques et des flux financiers à l’échelle planétaire. Le mondialisme est un projet politique : il vise la dissolution des souverainetés nationales dans un ordre global uniforme, régi non par le droit international classique mais par ce qu’Alexandre Del Valle appelle, reprenant le politologue John Ikenberry, « l’ordre international libéral fondé sur des règles », des règles unilatérales américaines. La mondialisation relève de l’échange ; le mondialisme relève de l’ingénierie sociale et politique.
Le piège tendu, le piège accepté
Alexandre Del Valle développe une analyse qui tient en une formule : les Américains n’ont jamais cru au mondialisme, ils l’ont utilisé. Les Européens, eux, l’ont pris à la lettre.
« Les Européens ont vraiment à la lettre appliqué l’idée que la mondialisation allait nécessairement déboucher sur un mondialisme. Les Américains n’y ont jamais cru. Ils l’ont utilisé comme un atout de puissance. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
La genèse de ce malentendu remonte à la fin de la Guerre froide. L’Amérique, selon Ikenberry, a consciemment dilué son impérialisme unilatéral derrière un semblant de multilatéralisme. L’objectif était cynique et utilitaire : déléguer une partie du fardeau impérial tout en conservant les leviers de commande. L’« ordre international libéral fondé sur des règles » permettait de masquer la doctrine Monroe planétaire sous un vernis de valeurs universelles.
Le problème, explique Del Valle, c’est que le mensonge finit par contaminer le menteur. Les élites européennes, nourries de ce discours, ont fini par intérioriser l’idéologie au point de ne plus savoir raisonner en termes d’intérêt national. L’Occident, victime de sa propre propagande, a cessé de se définir comme une civilisation particulière pour se confondre avec le monde lui-même.
Un Occident qui ne sait plus ce qu’il est
Cette confusion entre l’universel et le particulier a une conséquence directe : l’incapacité à comprendre que d’autres sociétés refusent ce projet. Quand l’Inde, la plus grande démocratie du monde, inscrit son identité dans l’hindutva et fait commencer ses manuels d’histoire par les dieux, l’élite européiste ne sait pas penser ce phénomène autrement que comme une anomalie. Quand la Russie adopte une posture néo-orthodoxe ou que des États africains légifèrent sur la famille traditionnelle, c’est le même trouble.
« L’Occident se voit comme le monde et donc l’Occident ne comprend pas que d’autres sociétés ne seraient pas d’accord avec la liberté sexuelle immodérée, avec l’avortement, avec une démocratie libérale où le peuple est limité par des juges constitutionnels. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Alexandre Del Valle pointe là l’absurdité d’une pensée qui a troqué la défense d’intérêts nationaux tangibles pour un universalisme désincarné. L’Occident en est venu à confondre sa propre trajectoire historique avec le sens de l’Histoire, oubliant que la multipolarité n’est pas un projet subversif : c’est l’état normal d’un monde composé de civilisations distinctes.
Le capitalisme de la culpabilité, carburant du mondialisme
Mais cette idéologie mondialiste n’est pas le monopole d’une gauche naïve. Alexandre Del Valle décrypte une mécanique plus subtile : l’alliance objective entre les élites financières déterritorialisées et l’internationalisme militant. Les multinationales ont besoin d’un consommateur interchangeable, sans frontière, sans barrière douanière. Pour justifier le démantèlement de l’État régalien, il faut diaboliser la nation. La culpabilisation systématique de l’homme blanc, de son histoire, de sa culture, devient alors un outil de désouvernisation.
Cette convergence d’intérêts explique pourquoi les grands médias, propriétés du grand capital, offrent une tribune constante à des figures intersectionnalistes. « Vous faites le jeu du capital qui a intérêt à l’internationalisme », résume Del Valle à l’adresse des militants anticapitalistes. Et de l’autre côté, les droites qui réduisent ce phénomène à une simple offensive gauchiste passent à côté de l’essentiel : le véritable moteur est économique.
Ce qu’il faut retenir
La confusion entre mondialisation et mondialisme n’est pas une erreur intellectuelle anodine. Elle a littéralement désarmé l’Europe, incapable de se penser comme un pôle souverain dans un monde qui retourne pourtant aux logiques de puissance. Le réveil viendra peut-être de la brutalité même du système : quand Donald Trump parle aux Européens comme à des vassaux sommés de payer leur protection, il administre une thérapie de choc. Reste à savoir si elle sera assez forte pour que le dindon de la farce comprenne enfin qu’il figure au menu.
*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le nouvel ordre post-occidental, Alexandre Del Valle (Éditions de l’Artilleur)
- L’Économie de guerre, Édouard Ludvac
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