Il existe des pays qui, ayant hérité d’une richesse naturelle exceptionnelle, l’ont exploitée jusqu’à l’épuisement et se sont retrouvés ruinés. L’île de Nauru, dans le Pacifique, et Haïti, dans les Caraïbes, en offrent deux illustrations frappantes. Deux leçons brutales sur ce qui arrive quand une ressource est consommée sans stratégie ni diversification.

Pourquoi la surexploitation des ressources naturelles a-t-elle ruiné l’île de Nauru ?

Nauru fut, pendant un temps, l’un des pays les plus riches du monde grâce à l’exploitation intensive de ses ressources naturelles. Mais l’île a mal géré cette richesse : elle a surexploité son sol au lieu de diversifier son économie. Résultat, une fois la ressource épuisée, il ne restait qu’un paysage dévasté, comparable à un décor lunaire, et un État désormais failli.

Nauru, un paysage lunaire pour toute richesse

Le cas de Nauru est cité par David Teuscher comme une étude de cas qu’il propose à ses étudiants sur la gestion des ressources naturelles. Il souligne d’ailleurs que l’exemple reste étonnamment peu connu du grand public, alors qu’il est particulièrement éloquent.

Ceux qui cherchent une photographie de l’île découvrent, selon ses mots, « un paysage complètement dévasté », une impression de sol lunaire. Ce spectacle est le produit direct d’un modèle économique fondé sur une seule ressource, extraite intensivement, sans anticipation de son épuisement.

Le drame de Nauru tient en une phrase : l’île a été, à un moment de son histoire, « une des pays les plus riches du monde », puis elle a basculé dans la faillite. Entre les deux, aucune diversification. L’argent tiré de la ressource n’a pas servi à bâtir une économie alternative capable de prendre le relais. Quand le gisement s’est tari, il n’y avait plus rien derrière. L’État s’est effondré, transformé en ce que David Teuscher décrit comme « un état complètement failli ».

Haïti, la forêt sacrifiée à l’énergie

Le second exemple développé au cours de l’entretien vient de Jacques Sapir. Il rappelle que la question des ressources naturelles accompagne l’humanité depuis ses origines, et que la première d’entre elles fut le bois.

Le bois a été utilisé non seulement comme bois de chauffage, comme bois d’œuvre, aussi pour faire du charbon de bois, ce qui a été très important dans l’industrie.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Jacques Sapir rappelle en effet que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant que le charbon dit de terre ne devienne dominant, toute la métallurgie fonctionnait au charbon de bois. Le bois n’était donc pas une ressource secondaire, mais bien le socle énergétique de sociétés entières.

C’est dans ce contexte qu’il cite Haïti comme un « exemple tout à fait tragique d’un pays qui a surexploité ses forêts ». Le pays est aujourd’hui, selon lui, « pratiquement complètement déboisé ». Et il pointe une cause précise : cette surexploitation est liée au prix de l’énergie. Faute d’alternative accessible, les populations ont puisé dans la forêt jusqu’à la faire disparaître. Le déboisement d’Haïti n’est donc pas seulement un désastre écologique, c’est le symptôme d’une dépendance énergétique non résolue, qui a poussé un pays à consumer son propre capital naturel pour se chauffer et survivre.

Deux effondrements, une même leçon

Nauru et Haïti n’ont ni la même géographie, ni la même ressource, ni la même histoire. Mais les deux trajectoires convergent vers un enseignement commun : une ressource naturelle, aussi abondante soit-elle, ne constitue pas en elle-même une garantie de prospérité durable.

Ce point rejoint une critique plus large formulée par Jacques Sapir au sujet des économistes. Ces derniers, explique-t-il, ont tendance à considérer que les ressources sont entièrement disponibles et que le prix suffit à en réguler l’usage. Cette vision, largement théorique, ignore la réalité physique : les ressources non renouvelables s’épuisent, et leur épuisement, s’il n’est pas anticipé, peut faire s’écrouler un pays tout entier.

Jacques Sapir note d’ailleurs que ce non-renouvellement aboutit en règle générale à l’émergence d’autres ressources. Autrement dit, la disparition d’une ressource ouvre parfois la voie à une autre. Mais encore faut-il que la société concernée soit capable d’opérer cette transition. Nauru ne l’a pas fait : elle a tout misé sur un gisement unique. Haïti n’a pas pu le faire : la pression du prix de l’énergie a rendu impossible toute gestion prudente de sa forêt.

Derrière ces deux exemples se dessine une question de souveraineté économique. Un pays qui ne maîtrise ni la durée de vie de ses ressources ni la construction d’une économie diversifiée se place à la merci de son propre épuisement. La richesse naturelle devient alors un piège : elle procure une prospérité de façade tant que la ressource dure, puis laisse derrière elle un territoire dévasté et un État sans moyens.

Ce qu’il faut retenir

Nauru et Haïti rappellent qu’une ressource naturelle n’est un atout que si elle est gérée dans la durée et accompagnée d’une véritable stratégie de diversification. Consommée sans anticipation, elle mène à l’effondrement. Ces deux cas, l’un lié à l’extraction minière, l’autre au bois et à l’énergie, invitent à réfléchir à la manière dont les nations, y compris les plus dotées, préparent l’après. Car aucune richesse du sous-sol ne remplace une économie construite pour durer.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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