Le paysage géopolitique contemporain est traversé par une tension fondamentale : d’un côté, l’Occident revendique la défense d’un ordre international fondé sur des valeurs universelles ; de l’autre, la majorité des nations du monde réclame une redistribution du pouvoir et la fin des ingérences. Cette fracture n’est pas un simple désaccord diplomatique. Elle révèle, selon le géopolitologue Alexandre Del Valle, que le fameux ordre international libéral n’est rien d’autre que le masque idéologique de la domination américaine.

Qu’est-ce que l’ordre international libéral et pourquoi est-il dénoncé comme instrument de l’hégémonie américaine ?

Formulé par l’universitaire américain John Ikenberry, le concept d’ordre international libéral désigne un système mondial fondé sur des institutions multilatérales, la démocratie libérale et le libre-échange. Dans les faits, explique Del Valle, ce système ne garantit l’universalité des normes qu’au service d’une hiérarchie implicite : la souveraineté américaine reste intacte tandis que celle des autres nations est appelée à se dissoudre. Les élites occidentales, de Joe Biden à Emmanuel Macron, ne s’en cachent d’ailleurs plus, utilisant un vocabulaire globaliste qui parle de Global America et de souveraineté européenne comme antichambre d’une gouvernance mondiale.

Le globalisme ou l’empire sans nom

Del Valle s’appuie notamment sur la pensée du dissident soviétique Alexandre Zinoviev. Exilé en Occident après avoir combattu le totalitarisme communiste, ce penseur fut frappé par la découverte que le monde libre fonctionnait, sous des apparences plus policées, sur une logique de domination comparable à celle qu’il avait fuie. Il nomma ce phénomène la suprasociété mondiale, un projet de contrôle planétaire qui dissout les patries et les souverainetés populaires au profit d’une élite mondialisée.

« L’Occident se définit comme un ordre international et non plus comme une civilisation enracinée faite de patrie, d’États souverains. »

Le constat est sans appel : ce que l’on appelle ordre international libéral, ou IEL, est un cache-sexe de l’empire américain. Il permet de faire accepter l’hégémonie de Washington au nom de valeurs prétendument universelles, tout en imposant un alignement idéologique et stratégique aux nations européennes.

Un monde qui se détourne de l’Occident

La réalité géopolitique actuelle confirme cette lecture. Trois blocs se dessinent. Le premier, l’Occident globaliste, poursuit son projet de suprasociété en abolissant les souverainetés, à l’exception bien sûr de celle de l’empire américain. Le deuxième, le bloc antioccidental radical (Russie, Chine, Iran, Corée du Nord), se prépare à l’affrontement direct. Mais c’est le troisième bloc qui est le plus significatif.

Représentant environ 70 % de l’humanité, il rassemble des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Ces nations ne sont pas forcément hostiles à l’Occident, mais elles exigent une redistribution du pouvoir mondial. Elles veulent un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, des zones d’influence respectées, et la fin des ingérences dans leurs affaires intérieures. Comme l’a théorisé le ministre indien des Affaires étrangères, elles réclament un monde multiplexe, où chaque civilisation applique ses propres normes sans se voir imposer celles de Washington.

« Ces pays-là, ils veulent juste que chacun ait la norme qu’il veut chez lui. Ce qu’on appelle le plurinormativisme. »

L’opportunité souverainiste européenne

Cette désoccidentalisation du monde, loin d’être une menace, constitue une chance historique pour les nations européennes. Contraintes de se recentrer sur leurs intérêts vitaux, elles pourraient enfin s’extraire du double piège qui les étouffe : celui d’un mondialisme utopique qui les déracine, et celui d’une vassalisation stratégique au service de Washington. La pression extérieure, en somme, pourrait les obliger à redevenir souveraines.

Ce qu’il faut retenir

L’ordre international libéral n’est pas un système neutre au service du droit et de la coopération : il est le principal instrument de légitimation de la puissance américaine. Le rejet croissant de cet ordre par les nations émergentes n’est pas un péril, mais une occasion pour l’Europe de reprendre le contrôle de son destin et de rompre avec une vassalisation de plusieurs décennies.

Entretien avec Alexandre Del Valle

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