On parle du prix du pétrole comme d’une donnée unique, un chiffre qui s’affiche chaque matin à la bourse. En réalité, cette simplification masque une mécanique bien plus complexe. Selon l’économiste Jacques Sapir, interrogé sur la crise des matières premières, il n’existe pas un pétrole mais des pétroles, et non pas un prix mais des dizaines. Une nuance qui n’a rien d’anecdotique : elle explique une grande partie des tensions énergétiques actuelles.

Pourquoi existe-t-il plusieurs prix du pétrole comme le Brent et le WTI ?

Parce que le pétrole n’est pas un produit homogène. Selon Jacques Sapir, il existe en réalité environ 78 prix de pétrole distincts, dont trois seulement servent de références internationales : le WTI (pétrole du Texas), l’Arabian Light (Moyen-Orient) et le Brent (mer du Nord). Chaque type de brut a une densité et une teneur en soufre différentes, qui déterminent son usage et donc son prix.

Des pétroles légers, lourds et soufrés

La première clé de compréhension tient à la nature même du brut. Jacques Sapir explique que les pétroles se classent sur deux axes. Le premier est la densité : on distingue les pétroles légers, comme le pétrole irakien, des pétroles lourds, comme ceux d’Arabie Saoudite ou du Venezuela. Le second axe est la teneur en soufre : certains bruts en contiennent très peu, d’autres énormément.

Cette distinction n’est pas technique au sens abstrait. Elle commande deux usages totalement différents. Les pétroles légers et peu soufrés sont privilégiés comme source d’énergie, car ils sont simples et faciles à raffiner. Les pétroles lourds et fortement soufrés, eux, intéressent avant tout la chimie.

Le pétrole est à la fois une source d’énergie mais aussi une matière première pour la chimie.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Or, souligne Sapir, la chimie du pétrole s’est développée de façon spectaculaire depuis la synthèse de l’ammoniaque, réalisée par des savants allemands juste avant la Première Guerre mondiale. De ces pétroles lourds, on tire l’ammoniaque et l’urée, indispensables aux engrais azotés, mais aussi l’hélium et, via le naphta, l’ensemble des produits plastiques.

Une conséquence industrielle décisive : les raffineries ne sont pas interchangeables

C’est ici que la théorie rejoint la réalité brutale du terrain. Selon Jacques Sapir, une grande partie des raffineries mondiales sont conçues spécifiquement pour traiter des pétroles lourds, car on peut en tirer toute une gamme de produits chimiques. Une raffinerie n’achète donc pas « du pétrole » : elle achète du pétrole d’une qualité précise, celle pour laquelle elle a été bâtie.

Changer de type de brut ne s’improvise pas.

Si on veut traiter un autre type de pétrole, il faut complètement rééquiper industriellement la raffinerie, ce qui est évidemment long et cher.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette rigidité industrielle est fondamentale. Elle signifie qu’une crise touchant les pétroles lourds n’est pas équivalente à une crise touchant les pétroles légers. Sapir illustre ce point avec la situation du golfe Persique : lorsque 12 à 13 millions de barils par jour sont bloqués, soit environ 12 à 13 % de la consommation mondiale, ce sont essentiellement des pétroles lourds qui manquent. Le déficit ne se mesure donc pas seulement en énergie, mais en matière première pour la chimie. Sur l’ammoniaque, nécessaire aux engrais, la capacité affectée grimpe autour de 40 %.

Le prix affiché n’est pas le prix payé

Deuxième mécanisme méconnu : les trois indices de référence sont des prix « au futur ». Quand on annonce que le Brent a franchi les 100 dollars le baril, précise Sapir, il ne s’agit pas du baril acheté aujourd’hui, mais du baril que l’on prévoit d’acheter dans quelques semaines. Ce prix résulte de paris que font les traders sur la situation politique à venir.

À côté de ce marché spéculatif existe un prix bien réel : celui que paie effectivement un raffineur pour se faire livrer son pétrole. En période d’abondance, les deux prix se rejoignent, avec un écart de 2 à 4 dollars. Mais en période de pénurie, l’écart explose. Sapir rapporte des prix à la livraison dépassant les 150 dollars quand les indices oscillaient autour de 100. Il cite même le cas d’un raffineur au Sri Lanka ayant payé 286 dollars le baril, désespéré à l’idée de devoir arrêter sa raffinerie, une installation qui met des semaines à redémarrer une fois stoppée.

Les traders donnent un prix à leurs espoirs politiques. Les gens des raffineries donnent un prix à la pénurie, et pour l’instant ce ne sont pas du tout les mêmes prix.

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’Inde, par exemple, achète le pétrole russe Ourals, un brut semi-lourd adapté à ses raffineries, autour de 120 à 130 dollars, et se dit prête à verser une prime de 10 dollars pour garantir la livraison. Car derrière l’énergie se cache un enjeu vital : les engrais azotés. Sans eux, rappelle Sapir, on ne peut nourrir que 2,5 milliards d’êtres humains, contre environ 9 milliards avec.

Ce qu’il faut retenir

L’idée d’un prix unique du pétrole est une commodité de langage qui dissimule une réalité stratégique. Il existe des dizaines de qualités de brut, chacune liée à un usage et à un prix, et un fossé sépare le prix spéculatif affiché en bourse du prix réellement payé en cas de pénurie. Pour la France, dont l’industrie et l’agriculture dépendent de ces flux, comprendre cette mécanique n’est pas un luxe intellectuel : c’est la condition pour mesurer la nature exacte de sa dépendance énergétique.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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