Vingt ans sans consulter directement le peuple français. Depuis le "Non" au traité constitutionnel européen en 2005, plus aucun référendum n’a été organisé en France. Un silence démocratique qui contraste violemment avec la pratique gaullienne : cinq référendums en dix ans sous le Général, contre seulement cinq dans les quarante années suivantes — puis plus rien.
Le référendum gaullien : la souveraineté populaire en acte
Le général de Gaulle avait conçu la Constitution de la Ve République avec une conviction centrale : la volonté du peuple devait pouvoir s’exprimer directement, et pas seulement à travers le vote pour des représentants. L’article 3 de la Constitution consacre ce principe en instituant le référendum comme un outil à part entière de l’exercice de la souveraineté nationale.
Entre 1958 et 1969, la moitié des dix référendums de toute l’histoire de la Ve République ont été organisés. De Gaulle ne concevait pas la démocratie comme une simple délégation de pouvoir aux élites politiques. Le peuple devait trancher sur les questions essentielles : l’autodétermination de l’Algérie, l’élection du président au suffrage universel, la réforme du Sénat. Cette pratique intensive du référendum correspondait à une vision exigeante de la souveraineté populaire.
L’abandon progressif d’un outil démocratique
Après le départ de De Gaulle en 1969, le recours au référendum s’est raréfié drastiquement. Cinq consultations seulement en près de quatre décennies : sur l’élargissement européen, sur la Nouvelle-Calédonie, sur le quinquennat, sur le traité de Maastricht, et finalement sur le traité constitutionnel européen en 2005.
Ce dernier référendum a marqué un tournant. Le peuple français a dit "Non" à 55%. La réponse des élites politiques ? Contourner ce verdict en faisant adopter l’essentiel du texte rejeté par voie parlementaire, via le traité de Lisbonne en 2008. Le message était clair : quand le peuple vote "mal", on se passe de son avis.
Depuis lors, plus aucun dirigeant français n’a osé — ou voulu — consulter directement les citoyens. Les questions européennes, l’immigration, les réformes institutionnelles, la politique énergétique : tout se décide désormais sans que le peuple soit jamais interrogé.
S’asseoir sur la souveraineté populaire
Cette disparition du référendum n’est pas anodine. Elle traduit ce que Jérôme Ravenet, philosophe spécialiste de la souveraineté, décrit comme le fait de "s’asseoir sur la volonté du peuple". Car s’asseoir sur la volonté du peuple, c’est précisément s’asseoir sur la souveraineté populaire elle-même.
Le concept de souveraineté, rappelle Ravenet, n’est rien d’autre que "la recherche des moyens pour un peuple d’atteindre les objectifs qu’il choisit lui-même de se fixer, par les moyens qu’il détermine lui-même". C’est, en somme, la traduction politique de la liberté. Une liberté que les institutions actuelles confisquent méthodiquement.
Le paradoxe est saisissant : alors que le mot "souveraineté" est récupéré par certains dirigeants européens dans leurs discours, la pratique concrète de cette souveraineté — le référendum — a été abandonnée. On parle de "souveraineté européenne" tout en privant les peuples de tout moyen d’expression directe.
Une reféodalisation du pouvoir
Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large que Ravenet qualifie de "reféodalisation". Des féodalités financières ont repris le contrôle de l’histoire politique. La question monétaire en est l’illustration la plus frappante : depuis que la France a abandonné sa capacité à créer sa propre monnaie — processus amorcé bien avant l’euro mais consacré par lui —, une part essentielle de la souveraineté a été transférée à des instances non élues.
Les rois de France, note Ravenet en s’appuyant sur l’histoire, avaient une pensée bien plus audacieuse de la souveraineté monétaire. L’intendant aux finances de Louis XV pouvait déclarer que la France pouvait "faillir une fois par génération" pour remettre les compteurs à zéro face aux créanciers. Le message était simple : l’État décide, car c’est lui l’organe de la souveraineté du peuple. Les investisseurs prennent des risques, ils peuvent aussi prendre des pertes.
Aujourd’hui, cette logique s’est inversée. La dette est devenue sacrée, intouchable. Les peuples doivent payer, quoi qu’il en coûte. Et personne ne leur demande leur avis.
Ce qu’il faut retenir
L’abandon du référendum depuis 2005 n’est pas un hasard technique ou un oubli : c’est le symptôme d’une dépossession organisée de la souveraineté populaire. Tant que les Français ne seront pas consultés directement sur les questions qui engagent leur avenir collectif, la souveraineté restera un mot creux dans la bouche des dirigeants. Pour qu’un peuple soit libre, encore faut-il qu’on lui donne la parole.
Source : Pensez la souveraineté à l’âge multipolaire, Jérôme Ravenet dans face à PYR — Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron (03/05/2026)
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