La reconnaissance d’un État palestinien est revenue au centre du débat diplomatique. Emmanuel Macron, Pedro Sanchez et d’autres dirigeants occidentaux ont annoncé leur volonté de franchir ce pas symbolique. Mais que signifie concrètement cette reconnaissance ? À y regarder de près, le geste diplomatique et la réalité juridique et territoriale sont deux choses bien distinctes.
Un État existe-t-il par la seule reconnaissance internationale ?
Pour qu’un État existe réellement, il doit réunir trois conditions matérielles : un territoire défini, une population et un gouvernement capable d’exercer sa souveraineté. Or, comme le souligne l’analyste géopolitique Alexandre Del Valle, aucune de ces conditions n’est aujourd’hui remplie dans le cas palestinien.
La Palestine est « en 1000 morceaux, gruyérisée », éclatée entre Gaza, la Cisjordanie et les populations palestiniennes du Liban, de Syrie ou de Jordanie. L’entité n’a ni continuité territoriale, ni contrôle sur son espace aérien, ni accès à la mer, ni maîtrise de ses frontières. Une reconnaissance diplomatique, même portée par une majorité d’États, ne saurait créer à elle seule ce que les faits n’offrent pas.
La bataille de l’image, gagnée par le Hamas
Le retour de la cause palestinienne sur le devant de la scène n’est pas le fruit du hasard. Del Valle l’analyse comme une victoire stratégique du Hamas, non pas sur le plan militaire, mais sur le terrain de la communication.
« Le Hamas a gagné la bataille de l’image puisqu’il a fait revenir la cause palestinienne au centre. »
L’attaque du 7 octobre et les représailles israéliennes qui ont suivi ont créé les conditions d’une diabolisation d’Israël. C’est tout le paradoxe : le Hamas, qui ne porte pas le projet d’un État palestinien viable selon les standards internationaux, a réussi à faire reconnaître symboliquement ce que l’Autorité palestinienne n’avait pas obtenu. L’horreur des combats a suscité une émotion mondiale, notamment chez les jeunes et dans les opinions publiques occidentales. Certains gouvernements, comme ceux de la France ou de l’Espagne, ont emboîté le pas en annonçant leur volonté de reconnaître l’État palestinien.
La reconnaissance comme outil diplomatique, pas comme solution
Ce geste n’est pourtant pas sans arrière-pensée diplomatique. Loin de constituer une avancée concrète pour le peuple palestinien, il sert en réalité les intérêts de puissances régionales, au premier rang desquelles l’Arabie saoudite.
Del Valle décrypte la mécanique à l’œuvre : Ryad, qui souhaite intégrer les accords d’Abraham mais doit ménager une opinion publique largement pro-palestinienne, a besoin d’un prétexte. La reconnaissance d’un État palestinien, même purement symbolique, lui offre une justification pour relancer la normalisation avec Israël. En se posant en « défenseur de la souveraineté palestinienne », Emmanuel Macron fournit aux Saoudiens la couverture politique dont ils ont besoin.
« Macron fait croire qu’il est contre le projet Trump pro-israélien et qu’il est le défenseur, dans la tradition gaulliste, de la souveraineté palestinienne. Mais en fait, il ne fait que permettre à l’Arabie saoudite d’obtenir une solution liée aux accords d’Abraham. »
Concrètement, l’État palestinien reconnu est un État sans souveraineté réelle, sans frontières définies, sans maîtrise de son territoire. La reconnaissance internationale permet de maintenir une fiction diplomatique utile à tous les acteurs, sauf peut-être aux Palestiniens eux-mêmes.
Un État sans souveraineté : l’impasse structurelle
La situation n’est pas nouvelle, mais elle est structurellement bloquée. Pour qu’un État palestinien voie le jour, il faudrait qu’il puisse contrôler sa population, son territoire et ses institutions. Aujourd’hui, ces trois piliers sont hors d’atteinte. Les colonies israéliennes, l’absence de continuité entre la Cisjordanie et Gaza, la dépendance économique et sécuritaire à l’égard d’Israël et l’absence d’un gouvernement unique capable d’exercer son autorité sur l’ensemble de l’espace concerné rendent l’exercice impossible.
Reconnaître l’État palestinien dans ces conditions revient à entériner une entité sans réalité factuelle. Cela ne règle ni la question des réfugiés, ni celle des frontières, ni celle de la souveraineté effective. Comme le rappelle Del Valle, « on va pas aller très loin avec un État qui n’a aucune souveraineté, qui est grignoté et séparé en plusieurs morceaux et qui ne peut pas disposer de son ciel et de sa mer ».
Ce qu’il faut retenir
La reconnaissance d’un État palestinien par plusieurs capitales occidentales est un geste diplomatique important, mais il ne crée pas un État là où il n’y en a pas. Elle sert davantage les calculs stratégiques des puissances régionales que les intérêts concrets des Palestiniens. En l’absence d’un territoire unifié et d’une souveraineté effective, cette reconnaissance symbolique transforme la diplomatie en théâtre d’ombres, où l’on reconnaît ce qui n’existe pas pour mieux poursuivre ce qui existe déjà.
Entretien avec Alexandre Del Valle
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