Entendu partout, utilisé par tous, le mot « multipolarité » s’est imposé dans le débat public comme une clé de lecture incontournable des relations internationales. Pourtant, derrière cet usage inflationniste se cache souvent un flou conceptuel que peu prennent le temps de dissiper. Dans son ouvrage Le nouvel ordre post-occidental, paru aux éditions de l’Artilleur, Alexandre Del Valle propose une analyse rigoureuse de cette notion, en expliquant pourquoi elle suscite autant d’incompréhension, notamment chez les élites occidentales.

Comment définir la multipolarité ?

Pour Alexandre Del Valle, la multipolarité se définit d’abord de manière étymologique : plusieurs pôles, une multiplicité de centres de puissance qui coexistent sur la scène internationale. Il précise que cette réalité s’oppose frontalement à l’unipolarité américaine qui s’est imposée après la chute de l’Union soviétique. Mais l’auteur affine cette définition en rappelant que les Indiens, pionniers du non-alignement, utilisent des termes plus nuancés : le ministre des affaires étrangères indien parle de multiplexe, tandis que le concept de multialignement décrit la stratégie d’un État qui refuse de se laisser enfermer dans un camp exclusif.

« Je préfère les expressions des Indiens qui sont très intéressantes parce que ils ont été les pionniers du non-alignement. »

Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’essentiel est donc le suivant : la multipolarité désigne une configuration où plusieurs pôles revendiquent des sphères d’influence respectives, sans qu’aucun ne puisse dicter seul les règles du jeu global. Del Valle souligne par ailleurs qu’il ne s’agit pas d’un projet politique, mais d’un fait constaté, une réalité qui s’impose à tous les acteurs, qu’ils le veuillent ou non.

Une multipolarité à deux visages : stratégique et politique

L’une des contributions les plus éclairantes de l’auteur consiste à distinguer deux dimensions de la multipolarité, souvent confondues dans le débat public. La première, stratégique, concerne les alliances militaires et les rapports de force classiques. La seconde, politique, touche à la souveraineté, aux valeurs et à l’identité des nations.

Cette distinction permet de comprendre une apparente contradiction : des pays comme l’Inde, la Turquie ou les Émirats arabes unis sont des alliés stratégiques de l’Occident, avec parfois des bases américaines ou françaises sur leur sol, et pourtant ils sont des acteurs majeurs de la multipolarité. Comment est-ce possible ? Parce qu’un État peut parfaitement coopérer militairement avec Washington tout en refusant que l’Occident lui dicte ses normes internes, qu’il s’agisse de la place de la religion, de la famille ou de la définition de la démocratie.

« Je peux être allié aux Occidentaux d’un point de vue stratégique, mais je veux tout de même être un pôle souverain chez moi. Je ne veux pas des valeurs de l’Occident. »

Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette nuance est capitale : elle explique pourquoi des démocraties comme l’Inde, pourtant la plus grande du monde, développent des discours fondés sur l’hindouisme ou des conceptions de la société qui n’ont rien à voir avec la modernité libérale occidentale. En Inde, le gouvernement de Narendra Modi promeut l’hindutva, une idéologie qui ancre l’identité nationale dans une tradition religieuse multimillénaire. La Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN, mène une politique étrangère autonome tout en réislamisant progressivement sa société. Les Émirats, alliés stratégiques de la France et des États-Unis, conservent un système politique où la loi procède de la charia. Tous ces pays participent à la multipolarité non pas en rejetant toute alliance avec l’Occident, mais en refusant l’uniformisation culturelle et politique que celui-ci voudrait leur imposer.

Pourquoi l’Occident refuse de voir cette réalité

Alexandre Del Valle consacre une part importante de son analyse à la cécité occidentale face à ce phénomène. Pour lui, la raison est profonde et tient à la manière dont l’Occident s’est défini depuis la fin de la Guerre froide. Incapable de se penser comme une civilisation particulière avec ses traditions, ses souverainetés et ses limites, il s’est construit un discours qui l’assimile au monde tout entier.

Cette confusion entre Occident et monde conduit à une impasse intellectuelle : si l’Occident est le monde, alors toute contestation de son modèle devient incompréhensible, voire pathologique. Les dirigeants occidentaux ne conçoivent plus le monde qu’à travers ce qu’un penseur américain a appelé « l’ordre international libéral fondé sur des règles », des règles qui, dans les faits, sont édictées unilatéralement par Washington et ses alliés. Dès lors, les sociétés qui affirment leur différence (qu’elles fondent leur droit sur la charia, sur l’hindouisme ou sur une tradition orthodoxe) sont perçues non comme des pôles légitimes, mais comme des menaces à l’ordre universel.

Ce moralisme, note Del Valle, est d’autant plus mal vécu par le reste du monde que l’Occident ne l’applique pas à lui-même avec cohérence. Les Saoudiens ou les Qataris, alliés indispensables, bénéficient de toutes les indulgences, tandis que d’autres sont sanctionnés. Les interventions en Irak, en Libye ou en Syrie, souvent menées sans mandat clair de l’ONU ou en détournant les résolutions onusiennes, sont régulièrement rappelées aux Occidentaux par les pays du Sud global, qui y voient la preuve d’un deux poids, deux mesures indéfendable.

Ce qu’il faut retenir

La multipolarité n’est ni une utopie ni un complot : c’est l’état normal d’un monde qui retrouve sa diversité après une parenthèse unipolaire. Comprendre sa double dimension, stratégique et politique, permet de saisir pourquoi des alliés de l’Occident peuvent en être les acteurs les plus dynamiques. Reste à savoir si les Européens, englués dans un logiciel globaliste qui les empêche de penser leurs intérêts nationaux, sauront s’adapter à ce nouvel ordre avant d’en devenir les principales victimes.


*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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