Combien reste-t-il de pétrole sur Terre ? La question paraît simple, mais la réponse dépend entièrement de la définition que l’on retient du mot « réserve ». Derrière les chiffres relayés dans les médias se cache en réalité une classification technique méconnue, qui explique pourquoi les prédictions catastrophistes sur la fin prochaine des hydrocarbures se sont systématiquement révélées fausses. Décryptage, à partir de l’analyse développée par l’économiste Jacques Sapir.
Quelle est la différence entre réserves prouvées, probables et présumées ?
Les ressources naturelles se répartissent en quatre catégories selon leur degré de certitude :
- Réserves prouvées : ressources découvertes, exploitées ou exploitables, dont la capacité totale est connue.
- Réserves probables : ressources découvertes mais non exploitées, dont la capacité est mal connue ou seulement estimée.
- Réserves présumées : ressources non encore découvertes, mais dont la formation géologique environnante laisse penser qu’elles sont proches.
- Réserves spéculatives : ressources non découvertes ni explorées, dont l’existence est déduite de modèles géologiques généraux.
Un même gisement peut donc passer d’une catégorie à l’autre au fil des explorations. C’est cette souplesse qui rend absurde toute annonce définitive sur l’épuisement du pétrole.
Pourquoi les annonces de « fin du pétrole » sont trompeuses
Depuis des décennies, un discours revient inlassablement : il ne resterait que quelques dizaines d’années de pétrole. David Teuscher, historien-géographe intervenant aux côtés de Jacques Sapir, rappelle avoir entendu ce refrain dès sa scolarité au milieu des années 2000, quand des enseignants affirmaient qu’il ne restait « que pour 50 ou 70 ans, 80 ans de pétrole ». Or, souligne-t-il, ces prédictions se sont révélées « fausses, archi fausses », puisqu’on redécouvre régulièrement de nouveaux gisements.
L’erreur tient à une confusion entre les catégories. Annoncer une échéance à partir des seules réserves prouvées revient à ignorer les réserves probables, présumées et spéculatives, qui représentent des volumes considérables. À mesure que la technologie progresse et que l’exploration avance, des ressources classées « présumées » ou « spéculatives » basculent dans la catégorie des réserves exploitables.
Jacques Sapir insiste par ailleurs sur un point souvent oublié par les économistes eux-mêmes : les volumes de réserves ne sont pas des données fixes, ils varient avec le prix de la matière première.
On n’estime pas les réserves de la même manière quand le pétrole est disons à 100 dollars le baril ou quand il est à 50.
Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Concrètement, un gisement enfoui à grande profondeur ou situé dans une région extrêmement froide ne devient rentable, donc comptabilisé, qu’à partir d’un certain seuil de prix. Sapir cite l’exemple de zones russes comme Norilsk, où le pétrole existe mais ne sera pas exploitable tant que les cours ne se stabiliseront pas durablement au-dessus de 100 dollars le baril.
Des territoires entiers encore inexplorés
Autre facteur qui invite à la prudence face aux chiffres officiels : une partie du globe n’a tout simplement jamais été inventoriée géologiquement. Jacques Sapir rappelle que 25 % du territoire de la Russie n’est pas exploré, en raison du pergélisol qui recouvre ces immenses étendues. Le même constat vaut, selon lui, pour environ 30 % du territoire mexicain et pour une partie de l’Australie.
Cela ne signifie pas que ces zones recèlent nécessairement du pétrole immédiatement exploitable. Mais cela veut dire que « l’on ne connaît pas en réalité les réserves globales » de ces pays, et que des surprises restent possibles. Autrement dit, les cartes des réserves mondiales que l’on consulte reposent sur une connaissance partielle du sous-sol terrestre.
Quand les chiffres sont volontairement gonflés
À l’inverse de l’incertitude géologique, il existe une distorsion délibérée des chiffres. Jacques Sapir signale que certains pays surestiment leurs réserves prouvées, en particulier pour le pétrole. Il cite le cas de l’Arabie saoudite, dont il estime qu’elle a « raconté des blagues sur l’ampleur de ses réserves prouvées ».
La raison est financière. Selon Sapir, plus une compagnie détenant un monopole d’exploitation affiche de réserves, plus la valeur de son capital augmente, ce qui lui permet de vendre ses actions plus cher. La déclaration de réserves n’est donc pas seulement un acte technique : elle devient un instrument de valorisation boursière. Là encore, le chiffre brut ne dit pas toute la vérité.
Une ressource n’est pas homogène
Enfin, raisonner en volume global masque une réalité essentielle rappelée par Jacques Sapir : il n’existe pas « le » pétrole, mais « les » pétroles. Les hydrocarbures se distinguent selon leur densité, entre pétroles légers et pétroles lourds, et selon leur teneur en soufre. Les pétroles légers et peu soufrés servent avant tout de source d’énergie, car ils sont plus simples à raffiner. Les pétroles lourds et soufrés, eux, alimentent la chimie et permettent de produire notamment l’ammoniaque et l’urée, indispensables aux engrais azotés.
Cette nuance change tout. Un pays peut afficher d’immenses réserves tout en manquant du type précis de pétrole dont ses raffineries ont besoin. C’est le cas des États-Unis, techniquement « autosuffisants » en volume mais contraints d’importer du pétrole lourd pour leur pétrochimie. Ici encore, le chiffre global trompe : ce n’est pas seulement la quantité qui compte, mais la qualité.
Ce qu’il faut retenir
Les chiffres du pétrole ne sont ni neutres ni définitifs : ils dépendent de la catégorie de réserve retenue, du prix du baril, de l’état des explorations et parfois d’intérêts financiers. Les annonces sur la fin prochaine des hydrocarbures relèvent donc davantage du discours que de la géologie. Comprendre la distinction entre réserves prouvées, probables, présumées et spéculatives, c’est se donner les moyens de lire l’actualité énergétique sans céder ni à la panique ni à la culpabilisation.
*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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