Faut-il solder les guerres de mémoire qui traversent la France avant de pouvoir opposer un front commun à ceux qui veulent sa dislocation ? C’est la thèse que développe Pierre-Yves Rougeyron dans un entretien d’été consacré au sens du passé. Face à ce qu’il décrit comme une offensive externe utilisant nos divisions internes, l’historien plaide pour un travail collectif de réconciliation historiographique. Une ambition qui rappelle d’autres expériences nationales, mais qui exigerait de régler des contentieux vieux de plusieurs siècles.
Peut-on construire un nouveau roman national qui réconcilie les mémoires françaises ?
Pour Pierre-Yves Rougeyron, cette réconciliation est une nécessité stratégique. Il identifie trois conditions : solder les querelles entre familles spirituelles françaises sur des bases historiques solides et non sur des mémoires partisanes ; intégrer les apports de l’histoire républicaine sans effacer l’ancienne France ; produire un récit suffisamment partagé pour que les adversaires extérieurs ne puissent plus instrumentaliser nos fractures internes. Le modèle invoqué est celui de la Russie, où nationalistes et communistes sont parvenus à dépasser leurs divisions mémorielles autour d’un socle commun.
Deux guerres mémorielles, un seul front
Pierre-Yves Rougeyron distingue deux niveaux de conflit mémoriel. Le premier est interne : c’est la querelle franco-française qui traverse les manuels scolaires, les commémorations et les discours politiques. Le second est externe : une guerre d’anéantissement spirituel menée, selon lui, par des adversaires qui exploitent délibérément nos divisions.
« Ils utilisent des traces de nos combats mémoriels internes. Vous avez comme moi ressenti ce malaise que nous avons quand un immigré vient se mêler de nos affaires de famille. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’analyse pointe un phénomène précis : la reprise, par des courants que l’auteur qualifie d’indigénistes ou d’islamistes politiques, d’arguments historiques empruntés tantôt à la gauche anticoloniale, tantôt à la droite régionaliste. Le discours sur le droit des régions contre Paris, historiquement porté par certains mouvements régionalistes, se retrouverait aujourd’hui recyclé dans des revendications autonomistes d’un tout autre ordre.
L’exemple russe et la question du pardon des morts
L’historien convoque les travaux de François-Georges Dreyfus pour éclairer un point décisif : le statut particulier des morts dans l’orthodoxie russe. La possibilité que les morts s’accordent mutuellement leur pardon créerait, selon cette lecture, une difficulté spécifique à culpabiliser un Russe pour les crimes de Staline, puisque celui-ci est mort et que le pardon transcende les générations.
La France, en revanche, souffrirait d’un rapport beaucoup plus douloureux à ses morts. Les grands hommes parviennent parfois à apaiser les querelles, comme le général de Gaulle qui, en réintégrant les catholiques dans la vie politique par la Résistance, aurait mis fin à la fracture de 1905. Mais ces moments de réconciliation, souligne Pierre-Yves Rougeyron, restent rares et souvent liés à des tragédies nationales.
La question coloniale et les mémoires importées
Le dossier le plus délicat concerne l’héritage colonial. L’auteur observe que les attaques contre la France s’appuient fréquemment sur des mémoires qui ne relèvent pas directement de notre histoire nationale. Il prend l’exemple de la série Racines, consacrée à l’esclavage nord-américain, et de son impact sur la conscientisation politique de figures hostiles à la France. Un procès anti-occidental plus large viendrait ainsi se superposer à la francophobie, rendant le débat particulièrement confus.
L’enjeu, selon cette analyse, n’est pas d’éluder les pages sombres de l’histoire française, mais de les traiter dans leurs spécificités, sans importer des grilles de lecture venues d’ailleurs et sans céder à ce que l’historien appelle la « mémoire venimeuse ».
Sortir de la machine à diviser
L’analyse aboutit à un constat pratique : toute maison divisée contre elle-même périra. Les sujets de discorde internes constituent autant de failles dans lesquelles des adversaires peuvent s’engouffrer. La liste est longue : le rapport à l’ancienne France, la Commune, Vichy, les guerres coloniales, la question sociale, l’oubli de certains héros, ou encore la disqualification des figures historiques au nom de critères contemporains.
Pierre-Yves Rougeyron appelle à dépasser ces blocages par une politique historiographique ambitieuse, capable de produire un récit commun sans effacer la complexité. L’objectif n’est pas d’imposer une vérité officielle, mais de permettre à ceux qui veulent que la France continue de se rassembler autour d’une lecture partagée du passé.
Ce qu’il faut retenir
La réconciliation des mémoires françaises n’est pas présentée comme un luxe intellectuel mais comme une condition de survie collective. L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron suggère que tant que les Français n’auront pas réglé leurs querelles historiques internes, ils offriront à leurs adversaires les armes pour les diviser davantage. Un chantier immense, qui suppose de regarder en face l’ensemble des fractures françaises sans complaisance ni reniement.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
