La fin de vie est un sujet qui touche chacun d’entre nous, pourtant il reste largement méconnu du grand public. Alors que le débat sur l’euthanasie occupe le devant de la scène médiatique et parlementaire, une réalité plus silencieuse persiste : des centaines de milliers de Français meurent chaque année sans avoir eu accès aux soins palliatifs dont ils auraient besoin. Ce paradoxe soulève une question fondamentale : comment peut-on sérieusement débattre de l’aide à mourir quand l’accompagnement de la vie jusqu’à son terme naturel n’est pas garanti pour tous ?
Pourquoi la moitié des Français n’a-t-elle pas accès aux soins palliatifs ?
La réponse tient en trois réalités structurelles : un sous-investissement chronique dans les unités spécialisées, une répartition territoriale profondément inégalitaire qui crée de véritables déserts de soins palliatifs, et une formation insuffisante des professionnels de santé à l’accompagnement de la fin de vie. Comme le souligne Nicole Delépine, médecin et co-auteure avec Gérard Delépine d’un ouvrage sur le sujet, « la moitié des Français ne peuvent pas avoir accès aux soins palliatifs ». Ce constat n’est pas nouveau, mais il prend une dimension particulière au moment où le législateur s’apprête à inscrire l’euthanasie dans la loi.
Un sous-investissement structurel qui dure depuis des décennies
Les soins palliatifs ne sont pas une spécialité récente, mais leur développement en France reste très en deçà des besoins. Le maillage territorial est insuffisant : certaines régions disposent d’unités de soins palliatifs correctement dotées, tandis que d’autres en sont quasiment dépourvues. Cette inégalité géographique signifie que l’accès à un accompagnement digne de la fin de vie dépend largement de son lieu de résidence, ce qui constitue une rupture manifeste de l’égalité devant les soins.
Gérard Delépine insiste sur un point trop souvent oublié : avant de parler de soins palliatifs spécialisés, il faut déjà garantir l’accès aux soins tout court. « J’ai vu un nombre de malades depuis peut-être 40 ans, et il y a des gens qui soi-disant nécessitent des soins palliatifs mais qui simplement n’ont même pas les soins », explique le médecin. Autrement dit, certains patients sont orientés vers une prise en charge palliative non pas parce que leur état le justifie médicalement, mais parce que les traitements curatifs disponibles ne leur ont pas été proposés ou sont devenus inaccessibles.
La formation des soignants, parent pauvre des politiques de santé
Nicole Delépine évoque également un problème générationnel dans la formation des médecins. « Les jeunes médecins n’ont en gros pas tellement le droit d’étudier ce qui s’est passé il y a plus de 3 ans, parce que c’est obsolète », déplore-t-elle. Cette course à l’innovation permanente, si elle a ses vertus, a aussi pour effet pervers d’écarter des protocoles thérapeutiques plus anciens mais parfois efficaces.
« Il y a des gens qui soi-disant nécessitent des soins palliatifs. Alors là, évidemment : "Ah bah, il n’y a pas un soin palliatif à côté de chez vous, mais on va vous proposer l’aide à mourir." »
Nicole Delépine Gérard Delépine (Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron)
Ce témoignage illustre le glissement qui peut s’opérer quand l’offre de soins n’est pas à la hauteur des besoins. La solution proposée n’est plus de renforcer le système de santé, mais d’offrir une issue médicalisée à des patients qui auraient peut-être souhaité autre chose si on leur en avait donné les moyens.
Une question de priorités politiques
Le débat actuel sur l’euthanasie met en lumière un choix de société. Faut-il consacrer l’énergie législative et les moyens financiers à développer prioritairement un dispositif d’aide à mourir, ou à garantir d’abord à chaque citoyen l’accès effectif aux soins palliatifs ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais l’ordre dans lequel ils sont traités révèle une vision de la médecine et de la place des plus vulnérables dans notre société.
« On dit : "Faut les soins palliatifs, faut les soins palliatifs." Bon, je suis tout à fait d’accord, mais la moitié des Français ne peuvent pas les avoir. C’est pour ça qu’un charmant député, ancien chirurgien semble-t-il, a dit : "Bah, faut vite accélérer parce que comme ça on pourra euthanasier les pauvres puisqu’on ne peut pas leur donner de soins palliatifs." »
Nicole Delépine Gérard Delépine (Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron)
Cette citation, rapportée par Nicole Delépine, résume le risque d’une législation qui interviendrait avant que le filet de soins ne soit correctement déployé. Elle pose frontalement la question de l’égalité républicaine devant la maladie et la mort.
Ce qu’il faut retenir
L’accès aux soins palliatifs en France reste un chantier inachevé, marqué par des inégalités territoriales persistantes et un manque de formation des soignants. Avant de légiférer sur l’aide à mourir, la question se pose de savoir si notre pays a fait tout ce qui était en son pouvoir pour offrir à chacun un accompagnement digne de la fin de vie. Le débat sur l’euthanasie ne peut faire l’économie de cette exigence préalable, sauf à prendre le risque que l’aide à mourir devienne, pour certains, un substitut à des soins qui n’ont jamais été proposés.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
*D’après un entretien de Nicole Delépine Gérard Delépine sur Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron
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