Le monde change, et plus vite que nos boussoles idéologiques ne le laissent croire. Derrière les gros titres de l’actualité, une recomposition radicale est à l’œuvre. Alexandre Del Valle, dans son analyse de ce qu’il appelle le « nouvel ordre post-occidental », nous offre une grille de lecture limpide pour y voir clair : trois blocs structurent désormais la géopolitique mondiale.

Le monde post-occidental, ça veut dire pas forcément contre l’Occident, mais ce sont des pays qui veulent être après l’Occident, ils veulent construire autre chose.

Comment décrypter le paysage géopolitique mondial aujourd’hui ?

Une tripartition nette s’impose, selon Del Valle. D’abord, un bloc occidentiste-globaliste qui poursuit le projet d’une gouvernance mondiale effaçant les souverainetés. Ensuite, un bloc antioccidental radical, prêt à l’affrontement direct. Enfin, et c’est le plus vaste, environ 70 % de l’humanité, qui refuse de choisir un camp mais exige une redistribution du pouvoir. Une carte mentale indispensable pour comprendre la suite.

Le bloc occidentiste-globaliste : l’illusion de la suprasociété

L’Occident, explique Del Valle, n’est plus une civilisation enracinée dans des patries et des États souverains. Il s’est mué en un projet global de domination planétaire. Ce n’est pas une opinion de souverainiste, précise-t-il, mais un constat : Joe Biden lui-même parlait de « Global America », et les élites européennes avancent vers ce qu’il appelle la « désouverainisation », c’est-à-dire l’abolition progressive des souverainetés nationales au profit d’entités supranationales sans frontières.

Cette dynamique, loin d’être un pur idéalisme, est lue par Del Valle comme le cache-sexe d’un empire américain. « L’ordre international libéral n’est qu’un glacis qui fait accepter l’empire américain au nom du globalisme », explique-t-il, en citant notamment les analyses du dissident soviétique Alexandre Zinoviev, qui voyait dans l’Occident mondialiste une « suprasociété mondiale » aussi totalitaire que le système qu’il avait fui, la violence en moins.

Le bloc antioccidental radical : l’affrontement en ligne de mire

Face à cet ordre global, un second bloc a émergé : Russie, Chine, Corée du Nord, Iran, auxquels on peut ajouter Cuba ou le Venezuela. Ces puissances, dit Del Valle, ne cherchent pas seulement à défendre leurs intérêts ; elles sont prêtes à une guerre mondiale pour renverser les rapports de force existants.

La Chine, en particulier, n’attaque pas encore Taïwan frontalement, car elle fait « mûrir » l’île par la politique intérieure, le grignotage technologique et la dépendance décroissante aux semi-conducteurs taïwanais. Mais si Pékin devient autonome en puces de moins de 5 nanomètres et ne dépend plus en rien de l’Occident, le calcul stratégique changera. La guerre, prévient Del Valle, ne surviendra pas par accident, mais par la conjonction d’une invincibilité économique et d’un refus occidental de négocier un partage du pouvoir.

Le reste du monde : ni alignés, ni silencieux

Et puis il y a ces 70 % de l’humanité, que Del Valle préfère nommer « le reste ». Ce bloc ne combat pas l’Occident mais lui signifie une fin de non-recevoir à son universalisme. L’Arabie Saoudite, les Émirats, la Turquie, l’Inde, le Brésil ne sont pas antioccidentaux. Ils veulent des zones d’influence, des sièges au Conseil de sécurité de l’ONU, des institutions internationales réformées. « Ils veulent juste que chacun ait la norme qu’il veut chez lui », résume-t-il. Ce concept, il le nomme avec le ministre indien des Affaires étrangères le « plurinormativisme », ou le « monde multiplexe ».

Le paradoxe est saisissant : ces États ne cherchent pas à nous nuire, ils demandent seulement que l’on cesse d’interférer dans leur jardin. C’est en cela que Del Valle voit une opportunité historique pour les nations européennes : « C’est la plus grande chance pour reprendre leur souveraineté et le contrôle de leur destin, ne plus être le dindon de la farce d’un mondialisme utopique, ni le dindon de la farce de l’Amérique. »

Ce qu’il faut retenir

Le monde se déglobalise et force l’Occident à se recentrer sur lui-même. La tripartition dessinée par Del Valle n’est pas une fin en soi, mais un passage où tout reste à négocier. Si l’Occident accepte ce monde multiplexe, il pourra redevenir une civilisation enracinée ; s’il persiste dans son projet globaliste, la guerre, sous toutes ses formes, sera inévitable.

Entretien avec Alexandre Del Valle

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