La multipolarité n’est pas un projet, c’est un fait constaté. Alors que les anciennes puissances émergentes redessinent les équilibres mondiaux, une question contre-intuitive mérite d’être posée : et si Donald Trump, malgré son nationalisme bruyant et ses guerres tarifaires, était en réalité le président américain le plus compatible avec ce nouvel ordre mondial ?
Pourquoi l’America First serait-il plus compatible avec un monde multipolaire que l’internationalisme libéral démocrate ?
La thèse, développée par Alexandre Del Valle dans son dernier ouvrage, repose sur un paradoxe éclairant : Trump ne cherche pas à exporter la démocratie libérale, ne finance plus les révolutions colorées, ne prétend pas incarner un ordre moral universel. Il raisonne en rapports de force décomplexés, ce qui laisse mécaniquement aux autres pôles un espace de souveraineté que ses prédécesseurs leur refusaient au nom de valeurs prétendument universelles.
L’impérialisme moral, vrai poison des relations internationales
Pour comprendre cette thèse, il faut d’abord saisir ce qui caractérisait la politique étrangère américaine avant Trump. Alexandre Del Valle s’appuie sur les travaux du penseur de Princeton John Ikenberry, théoricien de « l’ordre international libéral fondé sur des règles ». Derrière cette expression, se cache une réalité bien précise : il ne s’agit pas du droit international classique, mais de règles unilatérales américaines.
Cet internationalisme libéral a fonctionné comme un paravent idéologique commode. « L’Amérique en tant qu’empire a intérêt à se cacher derrière l’ordre international libéral fondé sur des règles », explique Del Valle, reprenant l’analyse d’Ikenberry. Ce dispositif permettait de « diluer son impérialisme unilatéral derrière un semblant de multilatéralisme ». Les sanctions, les interventions, les changements de régime : tout était justifié au nom d’un horizon moral indépassable, la démocratie libérale occidentale.
Le problème, c’est que ce discours a fini par intoxiquer ses propres promoteurs. Comme l’explique Del Valle, « quand vous délivrez un discours public qui devient un discours presque existentiel, vos propres citoyens s’en nourrissent ». L’Occident globaliste a confondu mondialisation (un fait) et mondialisme (un projet idéologique). Il s’est pensé comme le monde lui-même, perdant toute capacité à raisonner en termes d’intérêt national et de souveraineté.
« L’Occident ne comprend pas que d’autres sociétés ne soient pas d’accord avec la liberté sexuelle immodérée, avec l’avortement, avec une démocratie libérale où le peuple est finalement limité par des juges constitutionnels. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Trump ou le retour au pragmatisme des puissances
Avec Trump, le logiciel change radicalement. Fin du prosélytisme démocratique, fin du financement massif des ONG de déstabilisation, fin de la prétention à incarner la conscience morale du monde. « Il n’exporte plus les idées suicidaires », résume Del Valle. Moins d’argent pour le Black Lives Matter à l’international, moins de soutien aux mouvements proches des révolutions colorées, moins de subventions aux groupes orchestrant ce qu’il décrit comme des « formes de guerre non violentes par la subversion ».
Ce désengagement idéologique a une conséquence immédiate : il libère les autres pôles. La Russie, la Chine, l’Inde, la Turquie n’ont plus affaire à un empire qui veut refaire le monde à son image, mais à une puissance qui défend ses intérêts de manière transactionnelle. C’est brutal, souvent injuste pour les alliés européens, mais c’est lisible. Et dans un monde multipolaire, la lisibilité est une forme de respect.
Comme le souligne Del Valle, l’Inde de Narendra Modi est à cet égard un cas d’école. « La plus grande démocratie mondiale » revendique une modernité fondée sur l’hindutva, une conception religieuse de l’histoire dont les manuels scolaires font commencer le récit par les dieux. Face à cela, l’Occident moraliste ne peut que « buguer complètement ». Trump, lui, n’a aucun problème : il fait du business, ne donne pas de leçons, et chacun reste chez soi.
« Cet homme que l’on juge vulgaire, amoral, immoral, méchant, finalement c’est le plus pacifiste. Il tue moins que l’Immaculé Moral à l’européenne tue en Ukraine. »
Alexandre Del Valle (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le dindon européen et la déglobalisation salutaire
Reste un perdant dans cette recomposition : l’Europe. Del Valle dresse le portrait d’un continent profondément piégé par sa propre mythologie globaliste. Les Européens ont pris au pied de la lettre l’idée que la mondialisation déboucherait nécessairement sur un mondialisme fraternel. Résultat : ils se retrouvent dépendants de la Chine pour les terres rares qu’ils s’interdisent de produire, obligés d’acheter du gaz de schiste américain quatre à cinq fois plus cher que le gaz russe qu’ils ont sabordé, et engagés dans une guerre ukrainienne qui n’est pas la leur.
Mais c’est précisément là que réside, selon Del Valle, une raison d’espérer. La désoccidentalisation du monde, en déglobalisant l’ordre international, obligera mécaniquement les nations européennes à redécouvrir leurs intérêts nationaux. Le choc Trump, en rendant visible la relation de vassalité (et son prix), pourrait réveiller « un petit peu un orgueil national chez nous ».
La déglobalisation du monde crée les conditions d’une resouverainisation. Quand chaque pôle revient à ses traditions, ses intérêts, ses sphères d’influence, l’alignement inconditionnel sur Washington cesse d’être une fatalité. C’est peut-être là le service involontaire que Trump rend aux Européens : en étant cyniquement explicite sur la domination américaine, il la rend moins acceptable, et donc moins durable.
Ce qu’il faut retenir
La multipolarité n’est pas une menace, c’est l’état normal d’un monde normal. En abandonnant le prosélytisme idéologique, Trump rend paradoxalement possible une cohabitation des puissances fondée sur des rapports de force assumés plutôt que sur un universalisme hypocrite. Reste aux Européens à comprendre que le prix de la vassalité se paie en déshonneur, en ridicule, et à terme, en défaite.
*D’après un entretien de Alexandre Del Valle sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le nouvel ordre post-occidental, Alexandre Del Valle (Éditions de l’Artilleur)
- L’Économie de guerre, Édouard Ludvac
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