Et si les déchets nucléaires accumulés depuis un demi-siècle devenaient demain une ressource énergétique de premier plan ? C’est la promesse d’une technologie que la Russie s’apprête à déployer à l’échelle industrielle. Selon l’économiste Jacques Sapir, interrogé lors d’un entretien diffusé par le Cercle Aristote le 31 mai 2026, cette évolution pourrait bouleverser toute l’économie de l’uranium et redéfinir les équilibres de l’indépendance énergétique, notamment pour la France.

Qu’est-ce qu’un surgénérateur en cycle fermé ?

Un réacteur nucléaire classique, dit de deuxième génération, n’utilise que 4 à 5 % de son combustible : les 95 % restants sont considérés comme des déchets. Un surgénérateur en cycle fermé, à l’inverse, réutilise ces déchets comme carburant, sur une dizaine ou une douzaine de cycles successifs. Selon Jacques Sapir, les réacteurs russes actuellement en construction pourraient ainsi porter le taux d’utilisation du combustible bien au-delà de 50 %, contre 4 à 5 % aujourd’hui.

Une technologie théorisée dans les années 60 qui devient réalité

Le principe n’est pas nouveau. Jacques Sapir rappelle que ce qui n’était qu’une théorie dans les années 1960 et 1970 est aujourd’hui sur le point de se concrétiser. La Russie a en effet commencé la construction de deux réacteurs qui fonctionnent en partie comme des surgénérateurs, c’est-à-dire des réacteurs capables d’utiliser les déchets de l’uranium. Ces installations, selon l’économiste, devraient être achevées avant 2030.

« On pourrait passer d’un taux d’utilisation de 4 à 5 % à des taux d’utilisation de l’ordre de plus de 50 %, ce qui veut dire une révolution totale. »

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Sapir, qui reçoit régulièrement les publications scientifiques russes du fait de sa position à l’Académie des Sciences de Russie, précise que les physiciens russes travaillent activement sur ce dossier. Il souligne aussi que les Chinois sont engagés dans une démarche comparable, même s’ils restent, selon lui, légèrement en retrait par rapport aux Russes.

Pourquoi cette évolution change tout

L’enjeu est considérable. Si l’on multiplie par dix la part exploitable du combustible, on multiplie d’autant les capacités connues sans avoir à découvrir de nouveaux gisements. Cela signifie, selon Jacques Sapir, que le développement de centrales nucléaires en cycle fermé, capables de rebrûler leurs propres déchets, est désormais « à portée de main » et devrait devenir « une réalité d’ici une quinzaine à une vingtaine d’années ».

Cette perspective bouleverse l’économie de la ressource. Aujourd’hui, l’uranium disponible fait l’objet d’estimations très variables, d’autant que de vastes territoires restent inexplorés géologiquement. Jacques Sapir rappelle par exemple que 25 % du territoire russe n’a pas été exploré du fait du permafrost, ce qui laisse planer une incertitude importante sur les réserves réelles. En permettant d’exploiter les déchets déjà accumulés, le cycle fermé rend cette question des réserves brutes beaucoup moins déterminante.

L’enjeu de l’enrichissement et de la dépendance française

Au-delà de la question du surgénérateur, Jacques Sapir insiste sur un point souvent négligé : la ressource ne suffit pas, encore faut-il la traiter. On n’utilise plus d’uranium brut dans les centrales modernes. Les réacteurs à eau pressurisée, qu’ils soient américains, français ou russes, reposent grosso modo sur la même technologie et exigent un uranium faiblement enrichi, de l’ordre de 4 à 6 % selon le type de centrale. Cet enrichissement demande des installations spécifiques que tous les pays ne possèdent pas.

C’est là que la dépendance devient concrète. Jacques Sapir cite la société russe Tenex, qu’il présente comme un fournisseur majeur mais peu connu du grand public, à la différence de Rosatom qui construit les centrales. Selon lui, Tenex fournirait environ la moitié de l’uranium utilisé par les centrales chinoises. Surtout, cette société produit un uranium certifié aux normes européennes.

« Il y a des centrales nucléaires françaises qui utilisent de l’uranium de Tenex parce qu’il n’y a pas de sanction sur ça. »

Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette réalité illustre un paradoxe pour la France : même en cherchant à diversifier ses approvisionnements, elle reste tributaire de filières où la Russie occupe une position centrale, tant pour la fourniture que pour l’enrichissement. Sapir indique d’ailleurs que Tenex ambitionne de fournir à terme 40 à 45 % des centrales nucléaires mondiales, avec une capacité de montée en production importante d’ici 2035.

Ce qu’il faut retenir

La révolution du cycle fermé et des surgénérateurs, telle que la décrit Jacques Sapir, promet de transformer les déchets nucléaires en ressource et de multiplier par dix les capacités exploitables de l’uranium. Portée principalement par la Russie, suivie de la Chine, cette évolution soulève une question stratégique pour la France : celle de sa dépendance persistante, non seulement pour l’uranium lui-même, mais aussi pour son enrichissement. Une souveraineté énergétique réelle passera par une lucidité sur ces chaînes technologiques que peu maîtrisent encore.


*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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