Quand on parle du pétrole, on pense d’abord à l’essence et au chauffage. Pourtant, l’énergie n’est qu’une partie de l’histoire. Une autre fonction, largement ignorée du grand public, est encore plus stratégique : le pétrole est la matière première de la chimie moderne, et donc de notre alimentation. Une analyse développée par l’économiste Jacques Sapir permet de comprendre pourquoi une crise sur le pétrole lourd menace bien plus que nos réservoirs.
Pourquoi le pétrole lourd est-il indispensable à la chimie et aux engrais ?
Le pétrole n’est pas un produit homogène. On distingue les pétroles légers, faciles à raffiner et privilégiés comme source d’énergie, et les pétroles lourds, à forte teneur en soufre, qui sont la matière première de la chimie. C’est à partir de ces pétroles lourds que l’on produit l’ammoniaque, puis l’urée, base des engrais azotés. Sans eux, pas d’engrais, mais aussi pas de nombreux plastiques ni d’hélium. Une pénurie de pétrole lourd frappe donc directement la production alimentaire mondiale.
Deux pétroles pour deux usages radicalement différents
Selon Jacques Sapir, la première erreur consiste à parler du pétrole au singulier. Il existe en réalité une multitude de pétroles, classables sur deux axes : leur densité, qui distingue les pétroles légers des pétroles lourds, et leur teneur en soufre.
Cette distinction n’est pas un détail technique. Elle commande deux usages entièrement séparés. Les pétroles légers et peu soufrés, comme le pétrole irakien, sont simples à raffiner et servent surtout de source d’énergie. Les pétroles lourds et fortement soufrés, comme ceux d’Arabie saoudite ou du Venezuela, sont eux beaucoup plus intéressants pour la chimie.
Cette réalité a une conséquence industrielle lourde. Une grande partie des raffineries mondiales ont été conçues spécifiquement pour traiter le pétrole lourd, dont on tire toute une gamme de produits. Comme le souligne Sapir, une raffinerie ne demande pas « du pétrole » en général, mais du pétrole d’une qualité précise. Passer d’un type à l’autre suppose de rééquiper entièrement l’installation, une opération longue et coûteuse.
De l’ammoniaque à votre assiette : la chaîne cachée
C’est ici que se joue le véritable enjeu. La chimie du pétrole s’est développée de façon spectaculaire depuis la synthèse de l’ammoniaque, mise au point par des savants allemands juste avant la Première Guerre mondiale. De l’ammoniaque, on tire l’urée, et de l’urée, les engrais azotés qui ont remplacé les anciens engrais phosphatés.
L’ordre de grandeur donné par Jacques Sapir est vertigineux :
Avec les engrais azotés, on peut faire vivre à peu près 9 milliards de personnes sur cette planète. Sans les engrais azotés, on ne peut en faire vivre que 2 milliards et demi.
Jacques Sapir (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Autrement dit, la capacité de la Terre à nourrir sa population repose sur une chaîne qui part du pétrole lourd, passe par l’ammoniaque et l’urée, et aboutit aux engrais épandus dans les champs. Le pétrole lourd sert aussi, via le naphta, à fabriquer les produits plastiques, et il est aujourd’hui la principale source d’hélium.
Lorsqu’une crise touche les régions productrices de pétrole lourd, ce n’est donc pas seulement l’énergie qui manque. Sapir estime qu’un blocage de l’ordre de 12 à 13 millions de barils par jour dans le golfe, soit environ 12 à 13 % de la consommation mondiale, se traduit par un impact bien supérieur sur la pétrochimie. Il avance des chiffres de l’ordre de 40 % pour l’ammoniaque et de 35 % pour l’hélium. Ce qui manque alors, c’est la matière première d’une partie entière de la chimie.
Un choc en cascade sur l’alimentation mondiale
Les effets se mesurent déjà. Selon Sapir, le prix de l’urée a doublé sur la bourse de la Nouvelle-Orléans, passant d’environ 360 dollars la tonne métrique avant le conflit à plus de 720 dollars. Cette flambée se répercute mécaniquement sur les cultures.
L’Inde en offre un exemple frappant. Grosse consommatrice de pétrole pour sa pétrochimie, elle a besoin de ces produits pour fabriquer ses engrais et nourrir une population d’environ 1,5 milliard d’habitants. La pénurie d’engrais y a déjà affecté la production de riz, tout comme dans l’Asie baignée par l’océan Indien et l’ancienne Indochine.
Aux États-Unis, le mécanisme est identique. Les grands exploitants du Middle West ne peuvent plus acheter la même quantité d’engrais que l’année précédente, ce qui annonce une baisse de rendement sur le maïs. On pourrait imaginer basculer vers le soja, qui n’a pas besoin d’engrais azotés. Mais Sapir avertit qu’une telle substitution provoquerait une pénurie de sirop de maïs, ingrédient de base d’une grande partie des produits alimentaires transformés vendus en supermarché, aux États-Unis comme en Europe. La chaîne agroalimentaire tout entière se trouve prise dans cet effet domino.
Ce constat éclaire aussi une contradiction de la mondialisation. Sapir souligne l’absurdité, dans un monde où l’énergie coûtera plus cher, de logiques comme la production de tulipes en Éthiopie sur des terres achetées par des sociétés chinoises, pour être ensuite exportées par avion vers les Pays-Bas. La hausse du coût de l’énergie et des intrants va remettre en cause une partie de ces flux agricoles construits sur l’énergie bon marché.
Ce qu’il faut retenir
Le pétrole n’est pas seulement un carburant : c’est la colonne vertébrale invisible de notre alimentation, à travers les engrais azotés issus du pétrole lourd. Une crise sur ce pétrole précis ne fait pas seulement grimper le prix à la pompe, elle menace la capacité même de nourrir des milliards d’êtres humains. Comprendre la différence entre pétroles légers et lourds, c’est comprendre où se situe la vraie vulnérabilité de nos sociétés.
*D’après un entretien de Jacques Sapir sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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