Le 17 juin 1940, alors que le maréchal Pétain annonce aux Français qu’il faut « cesser le combat », un télégramme parvient à Bordeaux depuis Rabat. Son auteur, le général Noguès, commandant en chef des troupes d’Afrique du Nord, y exprime la consternation de tout un empire et la volonté des armées de continuer la lutte. Cet épisode, largement occulté dans la mémoire nationale, révèle que la souveraineté française disposait alors d’une profondeur impériale qui aurait pu changer le cours de la guerre.
Que disait le télégramme du général Noguès du 17 juin 1940 ?
Selon l’historien Eric Branca, le télégramme adressé par le général Noguès au maréchal Pétain le soir même de la demande d’armistice affirmait :
L’Afrique du Nord tout entière est consternée. Les troupes de terre, de l’air et de la Marine demandent à continuer la lutte.
Eric Branca (Tocsin+)
Noguès commandait l’ensemble des forces françaises en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Sa démarche traduisait l’état d’esprit de tout un empire qui, contrairement à la métropole, refusait de considérer la défaite comme acquise.
Un empire qui ne se résigne pas
Eric Branca insiste sur un contraste fondamental. La métropole, sonnée par une défaite cataclysmique survenue en moins de cinq semaines, accueille majoritairement avec soulagement l’annonce du maréchal Pétain. L’Afrique du Nord, elle, n’a pas connu l’effondrement militaire, l’exode ni l’invasion. Sa population et ses cadres militaires sont dans un tout autre état d’esprit.
Un rapport du renseignement militaire français d’Alger, daté du 19 juin 1940 et adressé au gouvernement Pétain, le confirme dans des termes que Branca cite directement :
On peut constater dans toute l’Afrique du Nord une volonté de résistance qui, depuis le 17 juin, ne cesse de croître en force et en ampleur. Les incontestables témoignages de cette volonté doivent être connus du gouvernement.
Eric Branca (Tocsin+)
Autrement dit, ce que les autorités de Bordeaux savent dès le 17 juin, c’est que l’Empire est prêt à se battre. Le télégramme de Noguès n’est pas une initiative isolée : il s’inscrit dans un mouvement militaire et civil qui touche l’ensemble du Maghreb français.
La réponse de Weygand : assimiler la résistance à la sédition
La réaction du gouvernement de Bordeaux ne se fait pas attendre. Selon Eric Branca, le général Weygand adresse une interdiction formelle à tous les gouverneurs et chefs militaires de l’empire de répondre aux appels à poursuivre le combat. Plus encore, ces appels sont juridiquement qualifiés de « sédition ».
Branca résume ainsi ce renversement moral :
« Tout l’esprit de Vichy est déjà là, une sorte de monde à l’envers où ceux qui veulent se battre sont des traîtres, des coupables, et où ceux qui traitent avec l’ennemi sont des héros. »
Cette inversion explique en grande partie pourquoi l’élan impérial du 17 juin a été étouffé avant même d’avoir pu prendre forme. Noguès, qui était prêt à continuer le combat, finit par se soumettre. Il n’est pas le seul.
De Gaulle en appelle aux proconsuls de l’empire
Ce que rappelle Eric Branca, et qui est souvent absent des récits officiels, c’est que dans les jours qui suivent son appel du 18 juin, le général de Gaulle ne se considère pas encore comme le chef naturel de la résistance française. Entre le 18 et le 28 juin, il multiplie au contraire les télégrammes vers les hauts responsables de l’empire, se mettant à leur disposition s’ils acceptent de prendre la tête du combat.
Il s’adresse d’abord aux militaires : le général Noguès en Afrique du Nord, le général Mittelhauser au Levant (Syrie et Liban), le général Catroux en Indochine. Il sollicite aussi les gouverneurs généraux civils, ces « proconsuls » de l’empire : Peyrouton en Tunisie, Cayla en Afrique occidentale française, Boisson en Afrique équatoriale.
Le résultat est accablant. Sur l’ensemble de ces personnalités, seuls deux répondront favorablement : le général Catroux et l’amiral d’Argenlieu. Tous les autres se soumettent, soit par loyauté envers Pétain, soit sous l’effet de l’interdiction de Weygand.
Un basculement qui aurait pu tout changer
La question posée par ces archives est vertigineuse. Si Noguès avait maintenu sa position, si l’Afrique du Nord avait basculé dès le 17 juin, l’histoire de la France et de la guerre aurait été radicalement différente. La flotte française, troisième du monde derrière la Royal Navy et l’US Navy, aurait pu rejoindre les ports d’Alger, Casablanca ou Bizerte. L’empire, avec ses ressources humaines et ses matières premières, serait demeuré dans le camp allié dès l’été 1940.
Eric Branca souligne d’ailleurs que les conditions de l’armistice du 22 juin, une fois connues, ont produit un effet de sidération y compris dans le cabinet de guerre britannique : beaucoup espéraient jusqu’au dernier moment que Pétain aurait un sursaut d’honneur et passerait en Afrique du Nord. Cet espoir n’était pas absurde : il reposait précisément sur ce que disaient les télégrammes venus d’Alger et de Rabat.
La dimension impériale de la souveraineté française
Cette histoire enfouie éclaire une dimension oubliée de la souveraineté française. En 1940, la France n’était pas seulement la métropole. Elle était un ensemble géopolitique étendu sur trois continents, doté de bases navales, d’armées et d’administrations. Cette profondeur stratégique offrait au pays une option de repli et de continuation du combat qui n’a pas été saisie, non par impossibilité matérielle, mais par choix politique.
Le télégramme de Noguès et le rapport du renseignement d’Alger démontrent que les moyens existaient. Ce qui a manqué, c’est la volonté au sommet de l’État. Là où l’Empire voulait se battre, le pouvoir métropolitain a préféré l’armistice et a criminalisé ceux qui refusaient de baisser les armes.
Ce qu’il faut retenir
L’épisode du 17 juin 1940 montre que la souveraineté française disposait, jusqu’au dernier moment, d’une issue impériale que Pétain et Weygand ont refusé d’emprunter. Le télégramme de Noguès et le rapport d’Alger, longtemps relégués aux marges du récit national, méritent d’être relus aujourd’hui comme la preuve qu’une autre voie était possible. Ils rappellent aussi que la souveraineté ne se mesure pas seulement aux frontières hexagonales, mais à la capacité d’un État à mobiliser l’ensemble de ses ressources lorsque la nation est en péril.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*
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