L’été 2026 a remis la question migratoire au centre du débat, notamment avec les événements de Sebta, l’enclave espagnole au Maroc. Derrière les images, une question de fond persiste : pourquoi l’aide au développement, déversée depuis des décennies, ne suffit-elle pas à retenir les populations en Afrique ?
Pourquoi l’aide au développement échoue-t-elle à freiner l’immigration ?
Les arguments avancés par Pierre-Yves Rougeyron dans un entretien de rentrée se résument ainsi :
- Le développement ne réduit pas mécaniquement les départs : ce ne sont pas les plus pauvres qui partent, mais le bas des classes moyennes, celles qui ont les moyens de financer un voyage.
- L’aide classique ne cible pas les bons leviers : elle ne crée pas les conditions pour que les cadres, médecins ou entrepreneurs restent sur place.
- La transition démographique pèse plus lourd que la croissance : avec 5 % de croissance et 7 % d’accroissement démographique, un pays ne crée pas assez de richesse par habitant.
- Les programmes scolaires hérités de la France présentent l’Hexagone comme un Eldorado, orientant les ambitions vers le départ plutôt que vers l’enracinement local.
La mécanique démographique qui écrase les efforts
Le raisonnement de l’invité s’appuie d’abord sur un constat chiffré. L’Afrique, qui n’a pas encore achevé sa transition démographique, est appelée à doubler sa population, passant d’environ 1 à 2 milliards d’habitants. Dans ce contexte, même une croissance économique honorable ne suffit pas à créer de la richesse par tête.
Pierre-Yves Rougeyron l’illustre simplement : si vous avez 5 % de croissance mais 7 % d’accroissement de population, vous n’avez rien créé de redistribuable. Il ajoute une image plus parlante encore : imaginez des infrastructures prévues pour une région dont la population double en vingt ans, il faut tout refaire, en permanence, avec une génération de retard.
Cette pression démographique ne signifie pas pour autant que les départs concernent les plus démunis. Au contraire, l’invité insiste : partir coûte cher. Ce sont souvent des familles entières ou des villages qui se cotisent pour financer le voyage d’un des leurs. Autrement dit, le migrant type n’est pas celui qu’on imagine, mais un ressortissant du bas des classes moyennes, doté d’un capital familial et social suffisant pour tenter l’aventure.
L’angle mort des programmes scolaires
Autre argument avancé : l’école, dans certaines anciennes colonies, continue de former des candidats au départ. Pierre-Yves Rougeyron prend l’exemple de la Côte d’Ivoire, qu’il dit bien connaître :
Les programmes scolaires là-bas sont ceux directement issus de la France. On leur apprend la France, l’histoire du pays comme étant l’Eldorado finalement. Et on apprend, ils apprennent l’histoire de France, les rois de France et cetera, jamais l’histoire de leur propre pays. Donc depuis tout petit, on leur inculte que le seul endroit où ils pourront s’en sortir, c’est en France.
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote)
Cette critique ne vise pas seulement le contenu des manuels, mais l’orientation implicite qu’ils transmettent. Si l’horizon de réussite se situe ailleurs, l’éducation ne joue plus son rôle d’ancrage territorial. Elle fabrique, au contraire, des candidats naturels à la mobilité.
Du transfert de technologie plutôt que du chèque
Face à ce constat, l’invité défend une position tranchée : l’aide au développement classique est un échec. Il préfère évoquer un retour au « projet gaullien de coopération », fondé sur une relation de partenariat assumée, sans jugement paternaliste ni compassion désordonnée.
La proposition concrète tient en une idée : immobiliser les populations en donnant aux élites locales les moyens de rester. Un entrepreneur, un encadrant, un médecin, un universitaire qui demeure en Afrique stabilise autour de lui cinq, dix, quinze personnes. Ce transfert de technologie ciblé, distinct des subventions classiques, viserait à créer des pôles d’attraction locaux suffisamment solides pour retenir ceux qui, aujourd’hui, envisagent le départ.
L’invité précise toutefois que ce partenariat ne doit pas être confondu avec une ingérence. L’Afrique, rappelle-t-il, représente environ 2 % du commerce extérieur français, dont la moitié avec les trois pays du Maghreb. L’idée n’est pas de se poser en tuteur, mais de proposer une relation d’alliés de culture et d’amis, sans prétendre dicter aux Africains ce qu’ils doivent être.
Une coopération sans illusions
Reste que ce raisonnement ne promet pas de résultats immédiats. Pierre-Yves Rougeyron évoque « les vingt années périlleuses » à venir, celles de la transition globale, durant lesquelles la France devra combiner une défense ferme de ses frontières avec un soutien intelligent aux pays d’origine. Ce double mouvement, défense chez nous et soutien ciblé là-bas, constitue à ses yeux la seule voie réaliste.
En définitive, l’analyse développée dans cet entretien invite à repenser la coopération avec l’Afrique en dehors du paradigme humanitaire. Ni père, ni ami inconditionnel, ni juge : partenaire. Une position qui a le mérite de la clarté, même si elle suppose d’accepter que le développement, même réussi, puisse dans un premier temps accroître les départs plutôt que les réduire.
Ce qu’il faut retenir
L’aide au développement, telle qu’elle est pratiquée, ne retient pas les migrants parce qu’elle ne s’attaque ni à la démographie, ni à la formation des aspirations, ni à l’ancrage des élites locales. Une coopération recentrée sur le transfert de technologie et l’autonomisation des sociétés africaines serait plus pertinente. Reste à savoir si la France a encore la volonté politique de mener une telle politique sur la durée.
Pour aller plus loin
- Les Druides. Des philosophes chez les Barbares, Jean-Louis Brunaux (Gallimard)
- L’Héritage des Celtes — Sanctuaire, Jean-Louis Brunaux
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
