Pendant des siècles, la diplomatie française a reposé sur une constante : nouer des alliances à l’est de l’Allemagne pour la prendre en étau. Cette tradition, méthodiquement entretenue jusqu’aux années 1930 par Louis Barthou, a été brutalement interrompue le 9 octobre 1934 à Marseille. C’est l’une des révélations majeures du livre Les Fossoyeurs d’André Géraud, alias Pertinax, dont le journaliste et historien Éric Branca a piloté la réédition.

Qu’appelle-t-on les alliances de revers en Europe centrale, et quel rôle Barthou y joua-t-il ?

Les alliances de revers désignent la stratégie historique de la France consistant à s’allier avec les puissances situées à l’est de l’Allemagne afin de la contraindre à faire face sur deux fronts en cas de conflit. Dans les années 1930, Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères, en fut le principal architecte. Il bâtit un réseau d’accords en Europe centrale, jusqu’à viser une alliance avec la Russie soviétique, avant son assassinat à Marseille en 1934 aux côtés du roi de Yougoslavie.

Une constante de la diplomatie française

Pertinax, dans son ouvrage rédigé aux États-Unis pendant la guerre, insiste sur un point que la mémoire collective a souvent oublié : les alliances de revers ne sont pas une lubie de l’entre-deux-guerres, elles sont consubstantielles à la diplomatie française. Toujours, face à la puissance germanique, Paris a cherché des relais à l’est. La Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Pologne, et plus loin encore la Russie, étaient les pièces d’un échiquier pensé pour empêcher Berlin de concentrer ses forces sur le Rhin.

Barthou est l’homme qui, dans les années 1930, modernise cette tradition et la met en cohérence avec la nouvelle géographie née du traité de Versailles. Son projet va jusqu’à intégrer Moscou, ce qui en fait, malgré ses convictions de droite, le promoteur d’un rapprochement franco-soviétique que poursuivra Pierre Laval en 1935 avec le pacte franco-soviétique. Pertinax, lui-même issu de la droite catholique, plaide d’ailleurs dans les colonnes de L’Écho de Paris, journal pourtant marqué à droite, pour cette alliance avec la Russie qu’il considère comme « l’assurance vie » de la France.

L’assassinat de 1934 : un coup d’arrêt décisif

Le 9 octobre 1934, Barthou est assassiné à Marseille avec le roi Alexandre Ier de Yougoslavie. L’événement n’est pas seulement un fait divers tragique : il interrompt brutalement la construction d’un système d’alliances en Europe centrale qui aurait pu, s’il avait été mené à son terme et doté des moyens militaires adéquats, changer la donne face à l’Allemagne hitlérienne.

Car c’est là le second volet du problème, celui que Pertinax souligne avec insistance : avoir des alliances de revers ne sert à rien si l’on ne se dote pas de l’instrument militaire capable de les honorer. Or la France des années 1930 a refusé l’armée de métier défendue par de Gaulle, refusé de prolonger la ligne Maginot jusqu’à la mer, et refusé d’accélérer son réarmement. Comment, dès lors, prétendre porter secours à la Tchécoslovaquie ou à la Pologne en cas d’agression ?

Nous avions des alliances qui étaient parfaitement cohérentes. Bartou avait mis au point des alliances en Europe centrale, des alliances de revers, des alliances de revers qui sont d’ailleurs toute la tradition de la France, toujours alliance de revers contre l’Allemagne, qui pouvait aller jusqu’à la Russie, et tout ça était méthodiquement détricoté.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Munich, ou la liquidation du système

L’accord de Munich, en septembre 1938, marque l’effondrement final du dispositif. En abandonnant les Sudètes à Hitler, la France et le Royaume-Uni ne livrent pas seulement une région peuplée d’Allemands : ils livrent un verrou stratégique de premier ordre. Pertinax rappelle un fait essentiel et largement méconnu : ce sont les ingénieurs français qui ont construit, en parallèle de la ligne Maginot, les fortifications protégeant les Sudettes face à l’Allemagne. Ces ouvrages étaient quasiment imprenables, contrairement à la ligne Maginot qui n’allait pas jusqu’à la mer.

Au-delà des fortifications, les Sudettes abritaient un potentiel industriel et minier considérable, dont le cœur était constitué par les usines Skoda. Or, ces usines, propriété du Français Eugène Schneider depuis 1918, avaient été vendues au consortium d’État Hermann Göring avant Munich. Pertinax y voit la preuve éclatante de la trahison des élites économiques : le marchand de canons français avait livré son outil à l’ennemi avant même que les diplomates ne capitulent.

L’abandon de Munich a donc une double conséquence sur la stratégie d’alliances de revers. D’une part, il prive la France de son principal allié en Europe centrale, la Tchécoslovaquie, dont le président Beneš dira à Pertinax : « Comment pouvions-nous résister ? Vous nous avez totalement lâché. » D’autre part, il offre à Hitler le potentiel industriel et les fortifications nécessaires pour absorber le reste du pays sans coup férir.

La trahison des élites contre la cohérence stratégique

Pourquoi ce détricotage méthodique ? Pertinax, qui a fréquenté de près la classe politique, militaire et financière de l’entre-deux-guerres, livre une réponse documentée. Les élites financières et militaires françaises ne voulaient pas se battre. Elles craignaient qu’une guerre prolongée ne déclenche une révolution sociale et préféraient négocier avec Berlin pour préserver l’ordre intérieur. Maxime Weygand, nommé chef d’état-major le 19 mai 1940, ne pensait selon Pertinax qu’à imposer l’armistice. Il était également administrateur de la Compagnie de Suez, qui lui avait remis 10 000 actions et le logeait avenue de Friedland.

Cette logique d’abandon a contaminé en amont la politique étrangère. À quoi bon entretenir des alliances de revers quand on a déjà fait, comme l’écrit l’historienne Annie Lacroix-Riz citée par Branca, « le pari de la défaite » ? Le système Barthou supposait une France volontaire, prête à honorer ses engagements. Les élites qui ont géré la France après 1934 n’avaient ni cette volonté, ni cette intention.

Ce qu’il faut retenir

L’effondrement de 1940 n’est pas seulement une défaite militaire : il est l’aboutissement d’un renoncement diplomatique entamé dès l’assassinat de Barthou et consommé à Munich. La tradition française des alliances de revers, conçue pour préserver l’indépendance du pays face à la puissance allemande, a été méthodiquement défaite par des élites qui préféraient l’arrangement au combat. Pour un lecteur attaché à la souveraineté, l’enseignement est limpide : une diplomatie indépendante ne vaut que par les moyens, militaires et politiques, que l’on consent à lui donner.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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