Pendant quinze ans, un dispositif méconnu du grand public a organisé ce que l’invité qualifie de « spoliation organisée » des deniers publics : l’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique. Derrière cet acronyme technique se cache un mécanisme qui a contraint EDF à vendre un quart de sa production à perte, pendant que des fournisseurs sans usine, sans centrale et sans investissement engrangeaient des marges confortables. Retour sur une anomalie économique devenue système.
Qu’est-ce que l’ARENH et pourquoi pose-t-il problème à EDF ?
L’ARENH, ou Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique, a été appliqué entre 2011 et 2026. Il obligeait EDF à vendre environ 25 % de sa production nucléaire à ses concurrents fournisseurs alternatifs au prix fixe de 42 €/MWh. Or, selon l’invité, le coût réel de production du nucléaire français s’élève à au moins 60 €/MWh. Résultat : EDF vendait structurellement à perte, creusant sa dette, tandis que les fournisseurs bénéficiaires n’avaient aucune obligation d’investir dans la production. Ce déséquilibre a été aggravé par la crise énergétique de 2022, quand EDF a dû racheter sur le marché européen à 300, 400, voire 600 €/MWh une électricité qu’il était ensuite contraint de revendre 42 €.
L’ouverture à la concurrence : une artificialité juridique
Pour comprendre l’ARENH, il faut remonter aux années 1990. À cette époque, l’électricité en France était produite, transportée et vendue par un opérateur unique : EDF. L’État détenait le monopole de toute la chaîne de valeur et régulait lui-même les tarifs. Mais poussés par la construction européenne et la foi dans la libre concurrence, les dirigeants de l’époque ont décidé de briser les monopoles publics à partir de 1996.
Le transport de l’électricité, monopole naturel comparable aux routes ou aux rails, est resté dans le giron public via RTE et Enedis. En revanche, la production et la fourniture ont été ouvertes à la concurrence. C’est ici que l’invité pointe une première aberration : « Les fournisseurs n’ont aucune obligation de produire l’électricité. L’activité fourniture consiste uniquement à acheter l’électricité sur le marché pour la revendre au consommateur. […] C’est une pure construction juridique qui ne répond à aucun besoin économique. »
Autrement dit, on a déconnecté la fourniture de la production uniquement pour pouvoir créer un marché. L’invité n’hésite pas à parler de « dogmatisme pur et simple ». Une position partagée par plusieurs acteurs du secteur, tant l’électricité présente une spécificité physique majeure : elle ne se stocke pas. La production doit correspondre exactement à la consommation à chaque instant, sous peine de blackout. Industrialiser un tel bien essentiel dans un cadre spéculatif relevait, dès le départ, d’un pari risqué.
L’ARENH en pratique : un transfert de valeur vers les fournisseurs alternatifs
Le postulat de départ était séduisant : en donnant aux fournisseurs alternatifs un accès à l’électricité nucléaire d’EDF à prix cassé, ils dégageraient des marges qu’ils réinvestiraient dans des moyens de production, notamment renouvelables. La réalité, documentée par l’invité, est tout autre.
« Aucun de ceux qui ont bénéficié de la rente n’a investi ni dans le nucléaire ni même dans la production. Donc on a fait la fortune de traders, pas d’industriels. »
Le constat est sans appel. Les fournisseurs avaient deux options : soit investir des coûts colossaux dans des centrales pour un retour sur investissement lointain, soit acheter l’électricité 42 €/MWh à EDF et la revendre immédiatement au prix du marché, bien supérieur. Le choix a été vite fait. En 2021, par exemple, sur un résultat net de plus de 5 milliards d’euros, l’un des grands fournisseurs alternatifs en a reversé 65 % à ses actionnaires. L’argent public n’a pas financé la transition énergétique : il a alimenté des dividendes.
L’invité rappelle que certains fournisseurs sont allés jusqu’à pratiquer des démarchages frauduleux. Des vendeurs se sont fait passer pour des agents EDF, d’autres ont inventé de fausses promotions. En 2018, un fournisseur a été condamné à deux reprises pour concurrence déloyale et démarchage abusif.
La crise de 2022 : quand l’absurdité devient ruineuse
L’année 2022 a transformé un dispositif bancal en catastrophe industrielle et budgétaire. La guerre en Ukraine a fait flamber les prix du gaz. Sur le marché européen, le mégawattheure d’électricité est passé d’environ 50 € à plus de 1000 €. La France, dont la production repose pourtant à plus de 60 % sur le nucléaire, s’est retrouvée dépendante de cette envolée, en raison des règles européennes de tarification au coût marginal.
Pire : au même moment, EDF a dû mettre à l’arrêt une partie de ses réacteurs pour des problèmes de corrosion, tandis que la sécheresse réduisait la production hydraulique. La production française est tombée à son plus bas niveau depuis 30 ans. Or, l’ARENH était toujours en vigueur. EDF devait donc acheter sur le marché européen une électricité hors de prix pour la revendre aux fournisseurs alternatifs à 42 €/MWh.
Pendant ce temps, certains fournisseurs résiliaient unilatéralement leurs contrats clients pour revendre l’électricité au prix fort sur le marché de gros. L’invité évoque des marges brutes de 44 millions d’euros pour l’un, un résultat de 20 millions pour un autre en 2022. L’État, de son côté, a mobilisé 72 milliards d’euros de bouclier tarifaire, auxquels s’ajoutent 9 milliards pour racheter les parts des actionnaires d’EDF. Au total, le contribuable a payé par la dette publique ce que le consommateur n’a pas vu sur sa facture.
Ce qu’il faut retenir
L’ARENH est l’exemple type d’une politique publique construite sur un dogme, la concurrence à tout prix, qui a produit l’inverse de ses promesses. EDF, fleuron industriel français, a été affaiblie ; des fournisseurs sans infrastructure ont prospéré ; l’État a dû éponger les pertes. Ce mécanisme a officiellement pris fin au 1er janvier 2026, remplacé par le Versement Nucléaire Universel, mais la transcription montre que les logiques de marché qui l’ont engendré restent largement en place. De quoi poursuivre la réflexion sur la nécessité de restaurer un monopole public et une tarification fondée sur le coût réel de production.
Vidéo « EDF, régulation européenne et marchés de l’énergie » de PRAXIS – Reprendre le pouvoir
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