La question de la privatisation de l’audiovisuel public revient comme un serpent de mer dans le débat français, agitée régulièrement par une droite libérale qui en fait un étendard antifiscal. Pourtant, à y regarder de plus près, cette menace semble condamnée à ne jamais se concrétiser, et ce pour des raisons bien plus structurelles qu’idéologiques. L’invité du Cercle Aristote, dans un entretien publié le 24 mai 2026, décrypte ce mécanisme qui en dit long sur les relations entre le pouvoir politique et le monde médiatique.
Pourquoi la privatisation de l’audiovisuel public reste-t-elle une menace agitée sans jamais être mise en œuvre ?
- Parce que la droite libérale, intrinsèquement inféodée à l’argent, trouve plus facile d’agiter cette menace que de repenser en profondeur la mission du service public
- Parce que les journalistes concernés désamorcent cette menace en achetant leur neutralité par une collaboration acquise au pouvoir en place
- Parce que personne, ni à gauche ni à droite, n’a la volonté réelle d’imposer un cahier des charges exigeant de pluralisme et de qualité
- Enfin, parce que la privatisation relèverait, au mieux, de simples coupes symboliques sans refonte structurelle du système
La caste plutôt que la gauche ou la droite
L’invité balaie d’emblée une lecture binaire du problème. Le verrouillage de l’audiovisuel public n’est pas l’apanage d’un camp politique contre un autre. Il rappelle ainsi que « parmi les plus acharnés adversaires de la liberté d’expression en France, il y a l’énarchie de droite et particulièrement les villepinistes », citant l’exemple d’une ancienne patronne de France Télévisions qui fut directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy avant de s’illustrer dans la censure. « C’est la caste qui se défend. C’est pas la gauche, c’est pas la droite non plus d’ailleurs. C’est la caste », martèle-t-il.
Ce constat est essentiel pour comprendre le mécanisme à l’œuvre : il ne s’agit pas d’une guerre idéologique entre progressistes et conservateurs, mais bien d’une autoreproduction d’élites qui verrouillent l’accès au débat public. L’éviction progressive de figures historiques de droite du service public, comme Jean-François Chiappe ou Alain Decaux, n’a pas été compensée par l’arrivée de leurs héritiers intellectuels, cantonnés aujourd’hui à des médias privés. « Aujourd’hui, on a l’un des meilleurs historiens du moment, Éric Branca, qui est chez Tocsin. Il devrait faire des chroniques pour l’ensemble de la France et il le fait chez Tocsin », illustre-t-il.
La privatisation comme solution de facilité
Face à cette situation, la droite libérale agite régulièrement la menace de la privatisation. Mais l’invité y voit surtout une posture commode, un moyen de contenter un électorat antifiscal sans jamais avoir à passer à l’acte. La raison est simple : une fois au pouvoir, ce projet se heurterait immédiatement à une réalité humaine et politique.
« Si un moment tu arrives au pouvoir, tu ne le feras pas, sauf portée symbolique. Pourquoi ? Parce que tu vas avoir une ruée des gamelards journalistiques qui vont te dire "Ma collaboration vous est toute acquise" et comme la droite est facile à flatter, voilà, tout ça va être un serpent de mer dans la vie politique française. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Autrement dit, les journalistes menacés par la privatisation achètent leur survie professionnelle en offrant leur allégeance au nouveau pouvoir. La droite, sensible à ces marques de reconnaissance de la part d’un milieu qui la méprise habituellement, se satisfait de ce ralliement et abandonne toute velléité de réforme structurelle.
Un refus de repenser le journalisme
Ce qui manque fondamentalement, selon l’analyse développée dans l’entretien, c’est la volonté de s’attaquer aux vraies questions : « Est-ce qu’on pourrait penser le rôle éducateur du média ? Comment éviter la destruction de nos enfants par les écrans ? Comment rétablir les conditions d’un pluralisme idéologique et intellectuel ? » Poser ces questions supposerait un travail de fond sur la formation des journalistes, la représentativité des courants de pensée, l’éducation populaire. Autant de chantiers que personne n’a le courage d’ouvrir, ni à gauche ni à droite.
Dès lors, le débat se réduit à une alternative stérile : le maintien du statu quo ou la privatisation. « Dans les deux cas, c’est la France qui y perdra, mais comme de toute façon tout le monde s’en fout », conclut l’invité avec une forme de résignation lucide. La privatisation restera donc ce qu’elle est depuis des années : une menace brandie pour mobiliser un électorat et obtenir des gages de loyauté de la part d’un milieu journalistique prompt à monnayer sa neutralité.
Ce qu’il faut retenir
L’audiovisuel public français n’est pas menacé de privatisation parce que personne, dans la classe politique, n’a intérêt à ce qu’elle aboutisse. La droite libérale y trouve un épouvantail électoral commode, tandis que les journalistes concernés savent désamorcer le danger en offrant leur collaboration au vainqueur du moment. Une réforme authentique du service public, qui imposerait un véritable pluralisme et une exigence de qualité, reste le grand impensé de notre vie démocratique.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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