Il existe des histoires françaises qui dépassent l’entendement par leur ampleur tragique et leur portée symbolique. Des récits qui, entre les mains d’un cinéma national vivant, deviendraient des fresques monumentales. Le bataillon du Pacifique est de ceux-là. Pourtant, vous n’en avez probablement jamais entendu parler, et pour cause : aucun grand film ne lui a jamais été consacré. Ce silence n’est pas un oubli, mais un symptôme.

Pourquoi le bataillon du Pacifique est-il absent des écrans français ?

Le cinéma français a structurellement renoncé à porter son propre récit national, comme le souligne l’invité :

  1. Un effondrement systémique de la qualité : L’invité rappelle que le cinéma français « est quand même catastrophique en terme de qualité » et traverse une déchéance qui remonte aux années 1970.
  2. L’abandon délibéré des genres populaires : « On fait même pas de film d’action parce que on a décrété que c’était pour les Américains les films d’action », tout comme l’horreur ou le fantastique ont été abandonnés.
  3. Une incapacité générationnelle à raconter l’histoire nationale : L’invité constate que même quand des films honnêtes commencent à émerger sur la période de l’Occupation, « la gauche a gueulé », preuve d’une hostilité à tout récit qui échapperait à une grille de lecture idéologique étroite.

« On a l’histoire et la littérature parmi les plus extraordinaires au monde. On n’est pas capable de le faire suivre par un cinéma. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Un système qui se mord la queue

Le problème n’est pas uniquement idéologique, il est structurel. L’invité décrit un cinéma français qui survit grâce aux obligations de financement de Canal Plus, lui-même devenu l’épouvantail d’un certain conformisme depuis son rachat par Vincent Bolloré. Résultat : un climat d’hostilité réciproque où les créateurs crachent sur leur principal financeur, et où le financeur menace de couper les vivres.

Mais derrière ce théâtre d’ombres, la réalité est plus triviale. L’invité explique que Bolloré « n’a pas la volonté de normaliser les choses, il n’a pas les hommes », et son groupe, absorbé par des acquisitions en Asie et en Afrique, continuera d’acheter du cinéma français pour meubler ses antennes. Ce n’est qu’un « échange verbal de gens qui sont à je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

Les vrais talents sont partis ailleurs

La perte de substance ne touche pas seulement les sujets. Elle touche les hommes. L’invité dresse un constat sans appel : « les mecs qui ont réellement du talent, qu’est-ce qu’ils font ? Ils font du jeu vidéo et du dessin animé. Donc ils viendront pas dans le cinéma ». Et quand on regarde la jeune génération d’acteurs, le fossé avec le monde anglo-saxon est abyssal. « On n’a pas le 10e » de ce qu’Hollywood produit, qu’il s’agisse de Margot Robbie, Nathalie Portman ou des légions d’acteurs britanniques qui dominent le cinéma mondial.

Pour redresser la barre, l’invité avance une proposition radicale : faire appel aux plus francophiles des grands réalisateurs mondiaux, ceux qui disent eux-mêmes « devoir tout à la France », de Coppola à Tarantino, en passant par les cinéastes japonais ou sud-coréens. Leur demander comment ils raconteraient, eux, l’épopée d’un bataillon du Pacifique.

Une question de volonté politique

« On refuse de repenser totalement le journalisme, l’éducation populaire. On refuse de faire un vrai travail. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Le bataillon du Pacifique n’est qu’un exemple parmi cent. La bataille de Stonne n’a pas de film. Les grands moments de l’histoire de France restent en jachère, faute d’une volonté de rétablir les conditions d’un pluralisme intellectuel réel. L’invité rappelle qu’à une époque, le service public accueillait des historiens comme Jean-François Chiappe, Alain Decaux, André Castelot. Aujourd’hui, un Éric Branca, l’un des meilleurs historiens contemporains, doit s’exiler sur une chaîne privée. Le constat est celui d’une « machine d’exclusion intellectuelle » qui ne profite pas qu’à la gauche, mais à une caste qui se défend.

Ce qu’il faut retenir

Le bataillon du Pacifique n’aura pas son film parce que la France a cessé de se penser comme une nation digne de ses propres récits. La crise du cinéma français n’est pas une crise de moyens, mais de sens : ce que nous ne savons plus dire de nous-mêmes, d’autres sauront peut-être le faire à notre place. À condition, bien sûr, qu’on le leur demande.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.