Publiée en 1966, l'étude d'Otto Kirchheimer examine les usages politiques de l'institution judiciaire dans les régimes modernes. Sa thèse centrale est que le procès pénal peut cesser d'être un mécanisme neutre de résolution des conflits pour devenir un instrument au service du pouvoir : un moyen de neutraliser des adversaires, de légitimer des décisions déjà prises, ou de produire une vérité officielle sous couvert d'impartialité. Kirchheimer construit cette démonstration à partir d'une lecture comparative des pratiques judiciaires dans différents régimes du vingtième siècle, ce qui lui permet d'identifier les ressorts récurrents par lesquels la forme juridique sert des fins proprement politiques.

Pour un lecteur français attentif aux questions de souveraineté nationale, cette analyse éclaire un problème concret : celui de l'indépendance réelle de l'appareil judiciaire vis-à-vis des autres pouvoirs, et des conditions dans lesquelles la procédure judiciaire peut être mobilisée pour discipliner des acteurs économiques, des responsables politiques ou des courants d'opinion jugés dérangeants. À l'heure où des décisions touchant à la politique industrielle, à la défense ou à l'organisation institutionnelle de la France se trouvent de plus en plus soumises à des formes de contrôle juridique dont les origines et les finalités méritent examen, la grille de lecture de Kirchheimer permet de poser des questions que le discours juridique ordinaire tend à occulter.

Politiste formé dans l'Allemagne de Weimar, Kirchheimer fut l'un des membres du cercle de l'École de Francfort avant de poursuivre ses travaux aux États-Unis après l'exil. Cette trajectoire lui confère une sensibilité particulière aux situations où les institutions libérales sont détournées de leur vocation déclarée, sensibilité qui traverse l'ensemble de cet ouvrage republié par L'Artilleur.

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