L’idée selon laquelle la Révolution française serait une « révolution bourgeoise » fait partie de ces évidences scolaires rarement questionnées. Pourtant, plusieurs historiens, dont le regretté Henri Guillemin, ont consacré leur carrière à déconstruire ce récit. Pour Pierre-Yves Rougeyron, invité du podcast Omerta, cette relecture est essentielle pour comprendre non seulement notre histoire, mais aussi les dynamiques politiques actuelles. Sa thèse est nette : le peuple et la bourgeoisie n’ont pas vécu la même révolution.

Pourquoi la Révolution française n’est-elle pas une révolution bourgeoise ?

La Révolution de 1789 n’est pas un bloc monolithique porté par une classe sociale unique, mais un processus traversé par des aspirations contradictoires. Le peuple y voyait l’occasion d’achever la modernisation du royaume, tandis que la bourgeoisie y a surtout trouvé le moyen de consolider ses privilèges. Résultat : une confiscation progressive du processus révolutionnaire par les propriétaires et les rentiers, au détriment du mandat populaire initial.

Deux révolutions dans une seule

Pour Pierre-Yves Rougeyron, la Révolution française n’a jamais été le programme cohérent d’une classe sociale unifiée. « La révolution française n’est pas une révolution bourgeoise. En elle-même, la révolution française est utilisée et est vue différemment par les groupes sociaux qui participent. » D’un côté, le peuple, qui comprend depuis longtemps que la monarchie peine à écraser définitivement la féodalité et à moderniser le pays. De l’autre, une bourgeoisie qui poursuit deux objectifs précis : mettre la main sur les biens du clergé et maintenir ses propres privilèges.

Le bourgeois français, en réalité, il se plaint des privilèges tout simplement. Il se plaint des privilèges des autres.

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Cette distinction est fondamentale. L’historien rejoint ici les analyses d’Henri Guillemin, qui parlait de « circulation des élites » plutôt que de révolution sociale : les élites mobilières et immobilières remplacent l’aristocratie foncière, mais la structure de domination demeure.

La naissance d’un récit officiel

Le moment décisif survient lorsque les composantes populaires du tiers état, soutenues par le bas clergé, demandent des comptes à la bourgeoisie. C’est la rupture. Pour Rougeyron, cet affrontement donne naissance à ce qu’il appelle le « parti bleu », matrice de notre extrême centre contemporain. La bourgeoisie réécrit alors l’histoire de la Révolution, produit sa propre légende noire et neutralise les figures les plus radicales.

Ce travail de réécriture se poursuit sous l’Empire, quand Napoléon « sédimente certains acquis de la révolution », notamment la répartition des biens du clergé. La bourgeoisie se refait pendant cette période, devenant les « fourriers de l’empire ». Elle finit par digérer l’ancienne noblesse d’Europe par le mariage : « c’est les bourgeois qui amènent la dote parce que c’est eux qui ont le pognon. Les autres amènent des rangs, on achète des titres, on change de nom alors qu’en réalité tout ça n’est que le dernier chic de la société bourgeoise. »

Des échos très contemporains

Cette grille de lecture historique éclaire, selon Rougeyron, les blocages politiques actuels. Le discours récurrent sur les « années 30 » brandi par l’extrême centre n’est pas une peur du fascisme, mais la crainte d’un phénomène bien précis : « l’interclassisme ». Quand une partie de la moyenne bourgeoisie, en voie de déclassement, se rapproche des classes populaires, le « discours du maître » vole en éclats.

C’est ce qui s’était produit avec le gaullisme, mouvement nationaliste interclassiste à fort ancrage ouvrier (35 à 40 % du vote ouvrier pour de Gaulle). C’est ce qui s’était esquissé avant lui avec le boulangisme ou les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque. À chaque fois, la haute bourgeoisie a réagi en réactivant ses « préposés aux idées propres » et en diabolisant toute remise en cause.

Ce qu’il faut retenir

L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron invite à relire la Révolution française non comme l’avènement d’une classe, mais comme une bataille entre deux projets concurrents dont la bourgeoisie est sortie vainqueure par défaut. Cette relecture historique replace la question démocratique au centre : qui, du peuple ou des élites, détient réellement le pouvoir ? Une interrogation qui, deux siècles plus tard, n’a rien perdu de son actualité.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Pierre-Yves Rougeyron sur la concentration du pouvoir en France » de OMERTA

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