Deux noms reviennent avec insistance sous la plume du journaliste André Géraud, dit Pertinax, lorsqu’il décrit la trahison des élites françaises en 1940 : Camille Chautemps et Pierre-Étienne Flandin. Tous deux figures emblématiques de la IIIe République finissante, tous deux passés au service du régime de Vichy, ils incarnent une continuité que la Libération a soigneusement effacée. Retour sur deux trajectoires révélatrices, à la lumière des notes accumulées par l’un des journalistes les plus lucides de l’entre-deux-guerres.

Qui étaient Chautemps et Flandin, et que révèle leur passage à Vichy de la corruption de la IIIe République ?

Camille Chautemps et Pierre-Étienne Flandin sont deux hauts responsables politiques de la IIIe République dont la corruption et l’opportunisme illustrent l’effondrement moral de l’élite française de l’époque. Chautemps a soufflé à Paul Reynaud, le 15 juin 1940, l’idée de sonder les Allemands sur les conditions d’un armistice, avant d’être nommé ambassadeur extraordinaire de Pétain aux États-Unis. Flandin, qualifié par Pertinax de corrompu absolu, succède à Pierre Laval comme deuxième président du Conseil de Vichy en décembre 1940 et sera à peine inquiété à la Libération.

Chautemps, l’homme par qui l’armistice est arrivé

Le nom de Camille Chautemps reste associé, dans l’imaginaire de la IIIe République, à l’affaire Stavisky et au climat de scandales financiers du début des années 1930. Mais c’est en juin 1940 que son rôle devient véritablement décisif. Membre du gouvernement Reynaud, il avance le 15 juin une proposition qui semble raisonnable : sonder les Allemands sur les conditions qu’ils imposeraient en cas de cessation des combats. Si elles sont inacceptables, on les refuse ; si elles sont jouables, dit-il en substance, il faut cesser de faire couler le sang.

Pertinax y voit la brèche fatale. C’est cette « proposition Chautemps » qui ouvre la voie à l’armistice, et donc à la fin de la République. Quelques jours plus tard, Reynaud démissionne, Pétain prend sa place, et Chautemps, loin d’être marginalisé, est envoyé par le Maréchal comme ambassadeur extraordinaire aux États-Unis. Il y plaidera la cause du gouvernement de Vichy auprès de Roosevelt et y finira la guerre, sans jamais rentrer à Vichy. Une trajectoire qui illustre parfaitement la porosité entre les élites républicaines compromises et le nouveau régime.

Flandin, la corruption absolue récompensée par la présidence du Conseil de Vichy

Si Chautemps incarne la lâcheté politique, Pierre-Étienne Flandin représente, selon Pertinax, la corruption à l’état pur. Ancien président du Conseil de la IIIe République, homme aux intérêts économiques et financiers innombrables, il est l’archétype de ce personnel politique tenu en laisse par les milieux d’affaires que le journaliste décrit comme totalement corrompus.

Là c’est la corruption absolue absolue. Il a des intérêts partout.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Sa nomination à la présidence du Conseil de Vichy, en décembre 1940, après la chute de Laval, n’est donc pas une rupture mais une continuation logique. Et c’est là que réside l’un des scandales les plus stupéfiants soulignés par Pertinax : à la Libération, Flandin sera à peine jugé. Là où d’autres collaborateurs ont été lourdement condamnés, l’homme qui a dirigé le gouvernement de Vichy s’en tire avec une mansuétude qui en dit long sur les complicités dont il disposait dans les milieux dirigeants français, avant comme après la guerre.

Une trahison enracinée dans la IIIe République

Le cas de Chautemps et de Flandin n’est pas isolé. Pertinax décrit une classe politique et économique qui, dès les années 1930, a fait ce qu’Annie Lacroix-Riz appelle « le pari de la défaite ». Les milieux d’affaires français, écrit-il, n’avaient pas envie de se battre. Le général Weygand lui-même, administrateur de la Compagnie de Suez avec dix mille actions et logé avenue de Friedland, ne pensait qu’à imposer l’armistice pour éviter une révolution sociale. Eugène Schneider avait vendu les usines Skoda au consortium Göring avant Munich. Les industriels de l’armement, plutôt que de réarmer, multipliaient les recours au Conseil d’État contre les nationalisations du Front populaire.

Quand on parle de trahison des élites, alors là je ne vois pas de meilleur exemple.

Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Dans ce paysage, Chautemps et Flandin ne sont pas des accidents : ils sont l’aboutissement logique d’un système. Pierre Laval, autre figure essentielle de cette continuité, mettait en contact dès les années 1930 Pétain avec les inspecteurs des finances, la banque Worms et les milieux d’affaires qui formeraient l’armature du régime de Vichy. Quand l’armistice est signé, les hommes sont déjà en place, les réseaux déjà constitués. Vichy n’est pas une rupture avec la IIIe République finissante : c’est sa prolongation par d’autres moyens, débarrassée de la gêne du suffrage universel.

Pourquoi cette continuité a-t-elle été occultée ?

L’oubli relatif de Chautemps et la mansuétude envers Flandin s’expliquent par la construction d’un récit national d’après-guerre où la coupure entre République et Vichy devait être nette. Reconnaître que l’homme qui a soufflé l’idée de l’armistice est devenu ambassadeur du régime collaborateur, ou que le deuxième président du Conseil de Vichy a été quasiment blanchi, c’était admettre que la collaboration plongeait ses racines bien au-delà du 10 juillet 1940. C’est précisément ce que Pertinax, journaliste honnête et tenace selon l’étymologie de son pseudonyme, refuse d’enterrer. Son livre Les Fossoyeurs, paru à New York en 1943 puis sans succès à la Libération en 1945, documente méthodiquement cette continuité que les vainqueurs n’avaient aucun intérêt à mettre en avant.

Ce qu’il faut retenir

Camille Chautemps et Pierre-Étienne Flandin ne sont pas deux exceptions mais deux symboles : ceux d’une élite républicaine compromise, qui a glissé sans rupture vers Vichy parce qu’elle y trouvait la prolongation de ses intérêts. Relire Pertinax, c’est comprendre que la défaite de 1940 n’a pas été d’abord militaire, mais morale et sociale, et qu’elle s’était préparée pendant toute la décennie précédente dans les conseils d’administration, les ministères et les couloirs du Parlement.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*

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