La tension monte entre Vincent Bolloré et une partie du cinéma français. Le patron du groupe Canal Plus, premier financeur privé du septième art hexagonal, a clairement fait comprendre qu’il n’était plus disposé à subventionner ceux qui le conspuent publiquement. Une position qui soulève une question fondamentale : peut-on raisonnablement exiger des fonds privés sans accepter la moindre contrepartie, fût-elle symbolique ?

Conflit Canal Plus-cinéma français : pourquoi Bolloré menace-t-il de couper les vivres ?

La situation peut se résumer simplement. Canal Plus reste, malgré une baisse liée à l’arrivée des plateformes, le premier bienfaiteur du cinéma français avec environ 170 millions d’euros d’investissement annuel (contre 200 millions auparavant). Or une partie du milieu cinématographique a fait de Vincent Bolloré son épouvantail, l’accusant de tous les maux. La réponse du principal intéressé fut cinglante et parfaitement assumée : vous ne pouvez pas à la fois prendre l’argent des Français et leur cracher à la gueule.

L’invité rappelle une formule restée célèbre, celle de Maurice Druon, écrivain gaulliste et ancien ministre de la Culture : « Ceux qui viennent à la porte du ministère avec une sébile dans la main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir. » La transposition est immédiate : les professionnels qui dénoncent Bolloré tout en bénéficiant de ses financements doivent trancher.

« Vous n’allez pas faire ce que vous faites avec les Français, c’est-à-dire vous prenez leur argent et vous leur crachez à la gueule. Vous ne le ferez pas avec moi. C’est clair et net. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Le parallèle avec le service public est tout aussi éclairant. Le principe « pas de taxation sans représentation » s’applique désormais au privé : le public exige de voir ses idées représentées à l’écran, faute de quoi la légitimité du financement vacille.

Un cinéma français en crise systémique

Le problème dépasse toutefois la simple querelle de personnes. L’invité dresse un constat sans appel sur l’état du cinéma français, qu’il juge « catastrophique en termes de qualité ». Le diagnostic est structurel : mauvaise génération d’acteurs, mauvaise génération de réalisateurs, absence de diversification des genres. On ne fait plus de films d’action, décrétés américains ; on néglige le fantastique et l’horreur, pourtant porteurs ailleurs en Europe.

L’analyse va plus loin. Pour l’invité, « on avait le meilleur cinéma au monde dans les années 20, 30, 40, encore dans les années 50-60. On commence à se casser la gueule dans les années 70 et ensuite ça a été la déchéance. » La France possède pourtant une histoire et une littérature parmi les plus extraordinaires au monde. Elle n’est simplement plus capable de les faire vivre à l’écran.

Les talents existent bel et bien, mais ils migrent vers d’autres secteurs comme le jeu vidéo et le dessin animé. Le cinéma indépendant lui-même, qu’il soit conformiste ou « mal-pensant », souffre du même écueil : il produit un cinéma à thèse, souvent déconnecté des attentes populaires.

« Il nous faudrait un grand film sur le bataillon du Pacifique. Mais qui va le faire ? Pourtant c’est extraordinaire. Ces mecs-là méritent un film. On a l’histoire et la littérature parmi les plus extraordinaires au monde, on n’est pas capable de le faire suivre par un cinéma. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

La privatisation, solution de facilité ?

Face à ce constat, la tentation est grande de privatiser pour trancher le nœud gordien. Puisque personne ne prendra en charge un véritable cahier des charges de service public garantissant le pluralisme intellectuel, la solution par défaut devient la privatisation, où chacun travaille pour qui le paie. Une logique de mercenariat intellectuel d’autant plus facile à généraliser que certaines professions de l’audiovisuel se prolétarisent.

L’invité reste néanmoins sceptique sur l’issue réelle du bras de fer. Bolloré et le cinéma français sont en réalité symbiotiques. Le groupe a acheté des médias en Asie, en Afrique, et devra meubler ses antennes avec des contenus français. Les deux parties sont condamnées à s’entendre, ce qui réduit l’affrontement à un échange verbal sans conséquences majeures.

Le véritable enjeu est ailleurs : repenser totalement le journalisme, l’éducation populaire, les conditions d’un pluralisme idéologique et intellectuel. Faute de ce travail de fond, la France oscillera entre deux solutions de facilité : la privatisation concédée ou le maintien du statu quo. Dans les deux cas, c’est la qualité qui y perdra.

Ce qu’il faut retenir

Le conflit entre Canal Plus et le cinéma français illustre une tension croissante entre liberté artistique et dépendance financière. La question posée par Bolloré est légitime dans une logique d’économie privée : celui qui paie a son mot à dire. Mais l’enjeu dépasse ce simple rapport de force. C’est toute la question de la reconquête d’un cinéma populaire et de qualité qui est posée, et pour l’instant, personne ne semble vouloir la résoudre sérieusement.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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