Chaque rentrée scolaire relance les débats sur la baisse du niveau des élèves français. Mais derrière les polémiques sur les programmes ou la discipline, une question reste largement absente du débat public : celle des élèves qui ne parlent pas français à la maison. Rencontre avec Ophélie Roque, enseignante en lettres modernes en banlieue parisienne et auteure de Antisèche d’une prof pour survivre à l’Éducation nationale.
Pourquoi la question des élèves non francophones à l’école primaire en France devient-elle cruciale ?
Le constat d’Ophélie Roque, qui enseigne depuis dix ans, est sans détour. Dans certaines classes, elle a compté jusqu’à quinze élèves sur trente dont aucun des deux parents ne parle français. Ces enfants, explique-t-elle, ont souvent traversé leur scolarité primaire sans vraiment comprendre ce qui se passait en classe, apprenant le français de manière phonétique, sans jamais rattraper les bases grammaticales indispensables. Et ce déficit initial se répercute mécaniquement sur toutes les autres matières, y compris les mathématiques, qui exigent une maîtrise minimale de la langue pour comprendre les consignes.
Le mensonge républicain de l’école unique
Pour la professeure, le problème n’est pas l’existence d’élèves non francophones, mais le refus de l’institution de reconnaître qu’ils n’ont pas les mêmes cartes en main que les autres :
« Non, mais ils sont tous les enfants sont égaux. Oui, bien sûr que tous les enfants sont égaux, mais il y en a qui n’ont pas les mêmes cartes que les autres en main. Donc, qu’est-ce qu’on fait ? »
Ophélie Roque (Front Populaire)
Cette égalité formelle, portée par le mythe de l’école unique, produit selon elle un double échec. Les élèves non francophones, noyés dans la masse, ne reçoivent pas l’accompagnement spécifique dont ils auraient besoin. Et les élèves qui pourraient progresser plus vite se trouvent freinés par une classe qui avance au rythme des plus fragiles. « Est-ce que c’est pas finalement tirer tout le monde vers le bas ? » interroge-t-elle.
S’inspirer des modèles suisse et allemand
Ophélie Roque plaide pour des classes à besoins spécifiques, sans hiérarchie de valeur entre les élèves, mais avec une différenciation assumée des parcours. Elle cite l’exemple des systèmes éducatifs suisse et allemand, qui proposent des filières différentes sans que cela soit perçu comme une relégation :
« En quoi c’est mauvais en fait ? Je ne comprends pas qu’on ne puisse pas voir l’évidence : si un élève n’a pas les mêmes chances à la maison, c’est peut-être justement ça sa chance. C’est peut-être ça le creuset républicain, s’adapter. »
Ophélie Roque (Front Populaire)
L’idée n’est pas de créer des classes de « nuls » et des classes de « bons », insiste-t-elle, mais de reconnaître que tous les élèves n’ont pas le même bagage culturel au moment d’entrer en classe. « Voilà, c’est ça la vérité. Et moi, je ne vois pas en quoi ça serait choquant. »
Un tabou persistant dans le débat public
Si la question est rarement posée frontalement, c’est aussi parce qu’elle touche à des sujets sensibles. Pour l’enseignante, le critère déterminant n’est pas l’origine des élèves, mais la maîtrise du français par leurs parents. Elle l’affirme clairement : un élève d’origine immigrée dont les parents sont francophones et suivent sa scolarité ne rencontre pas les mêmes difficultés qu’un enfant dont personne ne parle français à la maison.
Mais cette distinction, qui relèverait d’une simple analyse pédagogique, se heurte à la crainte de stigmatiser. Pourtant, affirme-t-elle, ce n’est pas une tare d’avoir des parents non francophones. Ce qui est une tare, c’est de faire comme si cela ne changeait rien à l’apprentissage :
« L’école est coupable de ne pas vouloir stigmatiser ces élèves-là comme si c’était une tare en plus de ne pas avoir des parents francophones. »
Ophélie Roque (Front Populaire)
La langue comme rempart contre la radicalisation
Ce n’est pas seulement une question de niveau scolaire. Pour Omar Youssef Souleimane, qui anime depuis 2020 des ateliers d’écriture dans des établissements d’Île-de-France, l’effondrement de la maîtrise du français ouvre un espace que d’autres s’empressent de combler.
« La chute de la langue française est très liée avec la violence, parce que quand on n’arrive pas à s’exprimer à travers les mots, on s’exprime à travers les coups. »
Omar Youssef Souleimane (Front Populaire)
Le mécanisme qu’il décrit est précis : des élèves de 17 ans incapables de construire une phrase sans faute, sans langue maternelle solide ni langue d’adoption maîtrisée, se retrouvent sans outil pour formuler un désaccord, construire une identité, ou simplement se situer dans le monde. Ce vide, observe-t-il, a été comblé par un islam politique diffusé via des prédicateurs présents sur TikTok en français, en arabe et en anglais, accumulant des centaines de milliers d’abonnés, parfois sous forme d’avatars pour contourner la loi contre le séparatisme.
Souleimane relie cette fragilité linguistique à des choix politiques datés : selon lui, dès les années 1980, une partie de la gauche de gouvernement aurait délibérément distancié les jeunes de banlieue de l’histoire et de la langue françaises, croyant ainsi faire barrage à l’extrême droite. Le résultat, estime-t-il, fut inverse : un terrain fertile livré, des décennies plus tard, à ceux qui proposaient une appartenance de substitution.
Ce qu’il faut retenir
Le constat d’Ophélie Roque rejoint celui de nombreux enseignants de terrain : l’école unique, en refusant de différencier les parcours, pénalise à la fois les élèves qui auraient besoin d’un accompagnement linguistique renforcé et ceux qui pourraient avancer plus vite. La question n’est pas de trier par origine, mais de donner à chaque élève les moyens réels de progresser. C’est là tout l’enjeu d’une refonte courageuse de l’école française, qui exigerait des moyens humains et matériels, mais aussi un débat public enfin dépassionné.
Vidéo « Entretien sur les difficultés de l’éducation nationale » de Front Populaire
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