L’idée que la gauche serait l’expression naturelle du monde ouvrier est aujourd’hui un réflexe presque automatique. Pourtant, cette association n’a rien d’évident sur le plan historique. En revenant sur la généalogie du clivage gauche-droite, Fabien Schang propose une lecture qui bouscule les évidences : la gauche, à l’origine, n’est pas le mouvement ouvrier. Elle en est même l’antithèse sociale.

Qu’est-ce qui distingue la gauche bourgeoise du mouvement ouvrier au XIXe siècle ?

D’après l’analyse développée par Fabien Schang, les deux réalités se sont construites séparément :

  • La gauche naît comme une fraction de la bourgeoisie, celle qui défend les libertés politiques (presse, conscience, vote) face aux monarchies restaurées.
  • Le mouvement ouvrier se constitue à partir du tissu concret des ouvriers : syndicats, coopératives, mutuelles, sociétés d’entraide.
  • L’une cherche des conquêtes institutionnelles et parlementaires ; l’autre s’enracine dans des pratiques d’autodéfense sociale et économique.
  • La fusion n’intervient que dans les années 1890, au moment où la classe ouvrière veut entrer en politique.

La gauche, une affaire de bourgeoisie

Le point de départ de la démonstration est sans ambiguïté. Dans la première moitié du XIXe siècle, ce qu’on appelle la gauche correspond aux libéraux, au sens que les Américains donnent encore aujourd’hui au mot liberal. Ce sont des partisans des libertés : liberté de pensée, liberté de conscience, liberté de la presse, droit de vote. En Amérique latine, les indépendantistes face à la couronne espagnole se revendiquent libéraux. Mais Schang relève un détail rarement souligné : la colonne vertébrale de ces mouvements indépendantistes est souvent constituée de grands propriétaires fonciers, dont l’idée de la liberté n’a pas grand-chose à voir avec celle des esclaves ou des anciens esclaves, qui se rangent fréquemment du côté espagnol.

« La gauche, c’est la gauche de la bourgeoisie, c’est-à-dire la fraction de la bourgeoisie qui est la plus cool, celle qui, là où la bourgeoisie dure veut faire tirer sur les grévistes, veut être plus accommodante. »

Fabien Schang (Cercle Aristote)

En France, cette gauche libérale correspond, dans le vocabulaire marxiste, à une fraction de la bourgeoisie qui lutte pour les dernières libertés démocratiques bourgeoises non encore obtenues. Une fois ces libertés conquises, la question de son avenir se pose.

1848 et le drapeau rouge : la césure

La Révolution de 1848 marque un tournant. Devant l’Hôtel de Ville de Paris, les milices républicaines arborent le drapeau bleu-blanc-rouge, tandis que les milices ouvrières veulent imposer le drapeau rouge. Alphonse de Lamartine, figure de la gauche républicaine, refuse : le drapeau rouge serait trop particulariste, pas assez universel. Pour Schang, cette scène illustre la coupure entre deux mondes qui n’ont jamais vraiment été un.

Le mouvement ouvrier, dans cette période, développe une conscience propre : la révolution de 1789 a été bourgeoise, le peuple a été doublé, et il faut que la classe ouvrière acquière sa souveraineté politique sans s’allier à la gauche bourgeoise. Cette position conduira une partie du mouvement ouvrier à refuser le Front populaire dans les années 1930, perçu comme une alliance contre nature avec des partis bourgeois.

Les années 1890 : la captation

Le basculement intervient à la fin du XIXe siècle. Après la répression de la Commune, la classe ouvrière parisienne relève progressivement la tête et veut sortir du champ purement syndical pour entrer en politique, avec des élus et des députés. C’est précisément à ce moment que la gauche bourgeoise, selon l’analyse de Fabien Schang, met la main sur le mouvement ouvrier pour le chaperonner.

Cette absorption s’opère en France avant de se diffuser dans le monde, tant le modèle politique français reste prescripteur. Le mouvement ouvrier finit par intérioriser cette tutelle, au point d’oublier ses origines distinctes et de se considérer comme la gauche, tout court.

« Le mouvement ouvrier doit être indépendant de la gauche et de la bourgeoisie. Il ne doit pas s’allier, il ne doit pas faire de choses avec la gauche bourgeoise. »

Fabien Schang (Cercle Aristote)

Un héritage qui pèse encore

Cette généalogie éclaire les impasses contemporaines. Une fois les grandes libertés démocratiques bourgeoises obtenues, y compris le droit de vote des femmes en 1946, la gauche a dû inventer de nouveaux combats. D’où, selon Schang, une dérive vers des revendications de plus en plus artificielles, jusqu’aux délires contemporains sur le genre ou l’animalisme, qu’il qualifie de dégénérescence au sens biologique du terme.

Le mouvement ouvrier, de son côté, n’a jamais développé de projet de puissance. Ses revendications sont restées défensives : conserver la retraite, les salaires, les protections. La bourgeoisie, elle, avait un projet de conquête du pouvoir. Cette asymétrie explique en partie l’incapacité historique de la gauche à exercer le pouvoir autrement que de façon autoritaire ou maladroite, comme l’illustre le cas russe après 1917.

Ce qu’il faut retenir

La distinction entre gauche et mouvement ouvrier n’est pas un détail d’histoire : elle conditionne encore notre lecture du paysage politique. En retraçant cette captation des années 1890, Fabien Schang invite à se demander si la gauche actuelle parle encore pour les classes populaires, ou si elle ne continue pas à faire vivre, sous d’autres formes, son héritage bourgeois.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Débat sur l’avenir du clivage droite-gauche » de Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron

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