Bien avant la débâcle de juin 1940, un homme a méthodiquement préparé l’ascension du maréchal Pétain au sommet de l’État français : Pierre Laval. À travers son gendre René de Chambrun et un réseau d’inspecteurs des Finances et de banquiers, il a construit autour du vainqueur de Verdun la technostructure qui formera, quelques années plus tard, l’ossature du régime de Vichy. Le journaliste André Géraud, dit Pertinax, en a été le témoin direct et l’a documenté dans Les Fossoyeurs, ouvrage écrit aux États-Unis pendant la guerre.
Comment Pierre Laval a-t-il rapproché Pétain des futurs cadres de Vichy ?
Pierre Laval a entrepris dès les années 1930 de « coiffer » littéralement Pétain, dont il avait compris qu’il pouvait servir de marchepied à ses propres ambitions. Pour cela, il s’est appuyé sur son gendre René de Chambrun, fils d’un général proche de Pétain et président de l’association France-Amérique. Ce réseau a connecté le maréchal à un monde qu’il ignorait : les inspecteurs des Finances, la banque Worms, et des relais politiques jusqu’à Madrid auprès de Franco.
Un ambitieux qui avait besoin d’un visage glorieux
Pertinax dresse de Laval un portrait sans concession. Sous des dehors patelins, des manières de maquignon et une réputation de bonhomie, se cache un « ambitieux frénétique ». Parti de l’extrême gauche, presque de l’anarchie, il termine sa trajectoire dans la collaboration. En 1935, il n’est pas un mauvais ministre des Affaires étrangères : c’est lui qui parachève le pacte franco-soviétique, à l’époque considéré comme l’assurance-vie de la France.
Mais Laval a compris une chose essentielle : il ne pourra jamais accéder seul au pouvoir suprême. Il lui faut une figure tutélaire, une caution morale et militaire. Pétain, héros de Verdun, est l’homme idéal. Reste à le préparer, à l’entourer, à lui constituer une équipe.
Le rôle décisif de René de Chambrun
Le maillon central du dispositif, c’est René de Chambrun. En épousant la fille de Laval, il fait entrer son beau-père dans un univers très particulier. Les Chambrun descendent de La Fayette et appartiennent aux Fils de la Révolution américaine, ce qui leur ouvre les portes des cercles d’influence aux États-Unis. Le général de Chambrun, père de René, est par ailleurs un intime du maréchal Pétain.
C’est ce double accès, américain et pétainiste, que Laval va exploiter. Les Chambrun promeuvent Laval outre-Atlantique. Surtout, ils organisent la rencontre entre Laval et Pétain, puis entre Pétain et toute une série d’hommes que le vieux soldat ne connaît absolument pas.
L’entrée en scène des inspecteurs des Finances et de la banque Worms
C’est sans doute là l’apport le plus méconnu et le plus déterminant de la manœuvre. Pétain est un militaire. Il ignore tout des arcanes financières et administratives. Or Laval va le mettre en contact avec un milieu très précis : celui des inspecteurs des Finances, formés à la haute administration mais ayant souvent un pied dans la banque, en particulier la banque Worms, et l’autre dans l’appareil d’État.
Ce sont eux qui vont être l’armature du régime de Vichy.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette technostructure attendait son heure. Quand Pétain prendra le pouvoir en juillet 1940, il ne s’entourera pas d’inconnus : il puisera dans le vivier que Laval lui a constitué dans les années 1930. L’exemple emblématique en est Yves Bouthillier, président de la Banque de l’Indochine, qui deviendra ministre des Finances et le restera sous Vichy. Il entre au gouvernement dès le remaniement fatal du 19 mai 1940, à l’instigation notamment de la comtesse de Portes, maîtresse de Paul Reynaud, elle-même très liée à ces mêmes inspecteurs des Finances.
Un Pétain méconnaissable, façonné par son entourage
L’un des paradoxes que souligne Pertinax mérite d’être rappelé. Pétain n’a rien d’un dévot. C’est un agnostique, voire un athée, qui « adore la bambosse ». Si on lui avait annoncé en 1935 qu’il deviendrait le chef d’un gouvernement clérical, il n’y aurait pas cru.
Il a été emmené vers ce qui a été la logique de Vichy par les hommes de Laval et par les banquiers.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Autrement dit, le régime de Vichy n’est pas l’expression naturelle des convictions personnelles de Pétain. C’est un édifice politique et financier construit autour de lui, et auquel il a fini par se conformer.
Une convergence d’intérêts, pas un complot
Pertinax se garde de parler de complot organisé. Il évoque plutôt une convergence d’intérêts. Une anecdote glaçante l’illustre. En 1934, le général Weygand confie à Pertinax une phrase que celui-ci note dans son carnet :
Si ça tourne mal en France, Pétain, ça pourrait être notre Hindenburg à nous.
Eric Branca (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Six ans avant l’armistice, dans les hautes sphères militaires, l’idée d’un recours autoritaire à Pétain est déjà formulée. Le maréchal est repéré, identifié, désigné. Laval, lui, fait le travail de mise en relation, de construction d’un entourage, de tissage d’un réseau. Quand viendra le moment de la chute, en juin 1940, tout sera prêt : l’homme, l’équipe gouvernementale, les relais financiers, les contacts internationaux.
Ce qu’il faut retenir
La prise de pouvoir de Pétain en juillet 1940 n’est pas un accident provoqué par la seule défaite militaire. Elle s’enracine dans un patient travail de réseau mené par Pierre Laval tout au long des années 1930, qui a connecté le maréchal aux inspecteurs des Finances, à la banque Worms et aux futurs cadres de Vichy. Comprendre ce mécanisme, c’est saisir que toute prise de pouvoir suppose une préparation longue, souvent invisible, et menée par ceux qui ne brigueront jamais eux-mêmes la première place.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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