En novembre 1967, le général de Gaulle prononce une conférence de presse qui reste, plus d’un demi-siècle après, l’un des gestes diplomatiques les plus lucides et les plus incompris de la Ve République. Alors qu’Israël sort victorieux de la guerre des Six Jours, le président français met en garde son allié : l’occupation qui s’annonce va ouvrir un cycle de violence sans fin. Cette parole, rappelée par Pierre-Yves Rougeyron lors d’un entretien avec The Black Elephant Experience, n’a rien d’une hostilité. Elle relève au contraire d’une tradition française aujourd’hui disparue : celle d’une amitié exigeante.
Que disait exactement le général de Gaulle en novembre 1967 sur Israël ?
La conférence du 27 novembre 1967 contenait un avertissement précis. De Gaulle y prévenait qu’Israël, en conservant les territoires conquis pendant la guerre des Six Jours, allait s’engager dans une spirale d’occupation et de répression qui empoisonnerait durablement la région. Pierre-Yves Rougeyron résume ainsi la portée de ce discours : « Vous allez plonger cette région pendant des années dans un cycle de violence qui n’a ni fin, ni raison, ni sens et vous allez le payer. » L’avertissement était porté par un ami, et c’est ce qui en faisait la force.
Une tradition française de franchise aujourd’hui éteinte
Ce positionnement gaullien ne relevait pas d’une animosité envers Israël, mais d’une conception exigeante de l’alliance entre les deux pays. Pierre-Yves Rougeyron rappelle que la France avait été, jusqu’alors, un « allié viril d’Israël », le seul pays capable de lui dire quand il se trompait. « Israël a déconné, la France est le seul pays qui lui a dit "vous déconnez" », explique-t-il.
Cette tradition diplomatique, forgée sous de Gaulle, n’a pas survécu à l’évolution des élites françaises. Rougeyron constate qu’elle « a été combattue au Kédors, elle n’existe quasiment plus », évoquant le Quai d’Orsay comme le lieu de son effacement progressif. Le résultat est une parole publique aujourd’hui binaire, où la critique d’Israël ne peut plus s’exprimer depuis la position singulière que la France occupait après-guerre.
« C’est en tant qu’ami que je vous le dis aujourd’hui. Cette parole là est inaudible, absolument inaudible parce que nous n’avons plus la tradition gaullienne arabe. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Un conflit territorial, pas un choc de civilisations
L’analyse de Pierre-Yves Rougeyron replace le conflit israélo-palestinien dans son cadre concret : celui d’un affrontement territorial entre des peuples qui revendiquent la même terre. Il refuse le récit qui voudrait faire d’Israël « le symbole de la civilisation occidentale en terre barbare », qualifiant ce discours de « conneries ». Pour lui, comme pour la tradition gaullienne qu’il défend, « ce conflit n’est pas un conflit messianique, c’est un conflit territorial. Il y a des fils de la terre à qui on doit recouvrir une terre. »
Ce cadre d’analyse exclut à la fois la diabolisation d’Israël en tant que nation et sa sacralisation en avant-poste de l’Occident. Il permet de penser une solution politique sans verser dans le registre du choc des civilisations. Et il redonne à la France un rôle : non pas arbitre moral, mais puissance historique consciente que la crédibilité de l’Occident tout entier se joue, aujourd’hui, sur la manière dont ce conflit est traité.
Deux impasses et une responsabilité occidentale
L’entretien avec Pierre-Yves Rougeyron met en lumière deux chemins aujourd’hui obstrués. La solution à deux États lui semble matériellement impossible « dans la géographie actuelle ». Quant à l’État unitaire, il pourrait constituer « une catastrophe » pour les Israéliens. Le constat est donc celui d’une impasse stratégique que les dirigeants israéliens ont eux-mêmes aggravée.
Face à un proche d’Itamar Ben-Gvir qui le sollicitait, Rougeyron assume une franchise directe : « Je ne vous souhaite aucun mal, mais vous vous êtes mis dans cette situation. » Une position qui refuse de transiger sur la réalité de ce qui s’est produit à Gaza, tout en maintenant la possibilité de parler à tous les acteurs.
La responsabilité occidentale dans la création de cette situation est également rappelée. L’idée qu’une terre puisse être « sans peuple » pour y installer un État, explique l’analyste, plonge ses racines dans la doctrine coloniale de la terra nullius, utilisée par les Britanniques en Amérique et en Australie. Cette généalogie éclaire la persistance d’une logique d’expropriation foncière dans la région, et renvoie l’Occident à ses propres schémas historiques.
Ce qu’il faut retenir
Le discours de novembre 1967 reste la boussole d’une voie française qui n’existe plus : celle de l’amitié virile entre nations, capable de dire le vrai parce qu’elle est portée par la fidélité. La disparition de cette parole a laissé le débat public français prisonnier de deux positions symétriques et stériles : l’hostilité antinationale et l’alignement inconditionnel. La lucidité gaullienne, elle, n’appartenait ni à l’une ni à l’autre.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
Cet article vous a-t-il été utile ?
Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)
Merci, c’est noté.
